Reconnecter ses émotions

Récemment, j’ai appris que le cerveau humain était suffisamment bien armé pour opérer une mise à distance lorsque la force des émotions dépasse sa propre capacité à les gérer sans causer des dommages. Un laps de temps plus ou moins long mais nécessaire , lorsque le choc change notre environnement durablement, jusqu’à atteindre un stade de délivrance. Ce sont aussi, plus simplement, ces moments qu’on a tous connus : l’impression de quitter son corps pour s’observer ne rien ressentir. Alors que les larmes devraient couler, la peur devrait nous envahir, le bonheur devrait prendre le dessus…

C’est donc une protection totalement inverse à la sous-pape de sécurité dont la nature nous a doté : on attend d’être prêt pour vivre, à retardement, des émotions trop intenses.

Je dois me rendre à l’évidence : j’ai dû par mégarde atteindre l’âge de la sagesse ultime puisque mon cerveau semble super prêt à vivre toutes les émotions sur le moment, sans décalage et sans protection. Ces 3 dernières semaines se sont chargées de m’en informer.

 

 

Le crash test fin 2015

Presque instinctivement, j’ai pris la décision de rentrer chez moi, inquiet à l’idée de me retrouver enfermé dans le restaurant où je me trouvais pour un rendez-vous professionnel. J’avais juste entendu parler d’explosions étranges au Stade de France et d’une fusillade dans Paris. Il était 21h30 ce 13 novembre et alors que j’approchais de chez moi,  l’ambiance devenait vraiment étrange : de plus en plus de sirènes, des pas de plus en plus rapides autour de moi, j’ai senti monter ce sentiment irrationnel puisqu’il ne reposait alors presque sur rien. Et pourtant, ce battement de coeur qui s’accélère, cette attention décuplée au monde bizarre qui m’entourait, je les reconnaissais. Ce que j’ai ressenti, c’était bien de la peur.

Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait, dans la nuit qui a suivi. Mais je ne pouvais décemment pas laisser couler les larmes, alors que j’étais entouré de ceux qui avaient vécu la terreur de beaucoup plus près que moi. Recueillir pour une nuit ceux qui s’étaient retrouvés dans ma rue, à proximité du Bataclan, à la recherche d’un refuge que j’avais signalé comme beaucoup sur Twitter #PorteOuverte avait un prix que je n’avais pas anticipé. Après avoir vérifié que mes proches étaient tous à sain et sauf, il ne me restait plus qu’à retenir mes larmes. Ce n’est que le lendemain matin que j’ai pu enfin pleurer devant ma télé. Et laisser aller toute ma tristesse.

Cette journée là, j’ai ressenti pour la première fois depuis vraiment très très longtemps  un sentiment que j’avais oublié. Que j’ai caché en déclarant mon amour à ceux que j’aime mais qui ne le savent pas toujours. En me disant que ces moments de douleur partagée avait au moins la vertu d’effacer une retenue qui ne sert à rien. Sans jamais être vraiment dupe. Ce sentiment ne ressemblait pas à du partage. J’ai pourtant eu la chance de passer cet après-midi là avec un ami qui est venu se prostrer avec moi devant les images en boucle des chaînes d’info continue, puis la soirée très entouré avec quelques-uns de mes très bons amis. Et pourtant, c’était incontrôlable et abyssal. Cette envie de sentir une tête sur mon épaule, des bras dans lesquels me blottir. C’était terrifiant. C’était tout simplement un extrême solitude.

Je crois dans les 3 semaines qui se sont écoulées avoir vécu en temps réel les 5 premières étapes émotionnelles du deuil telles que Elizabeth Kübler-Ross les a décrites : le déni, la douleur de l’ordre de la culpabilité, la colère, le marchandage, la douleur en attendant la reconstruction et l’acceptation. Le tout percuté par des moments de fierté (plutôt professionnels), de fatigue extrême (infligée par des nuits trop courtes), de bonheur d’être autant entouré, d’exaspération un soir d’élection. Un tourbillon que j’espère pouvoir continuer à gérer.

Moi qui m’inquiétais de ne pleurer que devant un mélo efficace au cinéma, je peux être rassuré. La mise à distance émotionnelle ne me concerne plus. Je ne suis pas complètement sûr à ce stade que ce soit une bonne nouvelle.

Puzzled

Au départ, c’est une méthode de travail. Une façon de structurer la pensée acquise sans doute plus en fac scientifique qu’en école de communication. Un fonctionnement qui s’est insinué au-delà de mon environnement professionnel, dans un mode assez inattendu.

Un puzzle mental qui finit par s’imbriquer d’un coup

Quand une problématique doit être résolue, hormis en situation de crise où la rapidité n’est pas une option, un processus itératif me fait passer dans un laps de temps que je ne maîtrise jamais assez  de la situation où “je n’ai aucune idée” à celle où “je déroule une note de recommandation en 10 minutes”. Entre les deux, je consulte de nombreuses sources, j’échange avec des spécialistes et des néophytes, je vais au cinéma ou me promène dans Paris, je me nourris des morceaux de vie de mes proches… Je constitue un puzzle mental constitué d’un ensemble désorganisé de convictions, d’idées et de mécaniques qui finissent par s’imbriquer le plus souvent un matin au réveil, sans que j’ai eu l’impression d’y réfléchir toute la nuit.

Une méthode professionnelle involontaire

Cette méthode involontaire s’est appliquée naturellement à la rédaction de billets pour le blog ou Le Plus avec un angle qui apparaît longtemps après que j’ai tourné autour d’un thème ou d’un sujet que je voulais traiter. Elle s’impose à tous mes projets professionnels qui nécessitent de structurer la pensée. Ce qui s’avère au final aussi incontrôlable que confortable pour moi et aussi peu gérable qu’agréable pour mon entourage qui me trouve souvent soudainement absent des conversations. “Tu es ailleurs”.

Ce fonctionnement me détourne de la fulgurance dont j’aurais tant aimé être doté et que j’admire tellement chez les autres. J’arrive parfois à compenser et gagner en rapidité grâce à une intuition nourrie d’années d’expérience qui peuvent faire illusion mais ne suffisent pas à me satisfaire pleinement.

Lorsque tout à coup “tout s’éclaire” dans ma vie personnelle

Depuis quelques années, j’ai développé dans ma vie personnelle, sans doute en partie par voie de conséquence à mon attention fluctuante, un processus similaire mais encore moins maîtrisé. Après que de nombreux signaux aient été émis par des voies diverses, sans que je n’y ai prêté une attention suffisante ou alors que ça m’arrangeait de ne pas les voir, un détail fait tout basculer. Un mot, une intonation, un regard fuyant peuvent tout déclencher. En un millième de secondes, ce qui n’était que des bribes éclatées d’informations s’alignent pour constituer une réalité évidente, pleine de sens mais souvent beaucoup plus désagréable que d’orchestrer une solution face à un enjeu de communication.

Ça m’est arrivé lorsque 2 mots de trop, anodins en apparence, m’ont fait réaliser que j’étais victime depuis des mois d’un énorme mensonge multi couches fabriqué par un cerveau occupé par plusieurs personnalités. Alors que des amis m’avaient mis en garde et que tellement d’éléments auraient pu me permettre de le déceler en quelques jours.

Une autre fois, de nombreux signaux de burn out s’étaient manifestés sans que je ne les repère. C’est dans le regard d’un inconnu dans le métro un lundi matin en allant au bureau que j’ai réalisé mon état pour m’amener à me débrancher immédiatement de toute pression professionnelle et sociale.

Pour tenter d’imager, je ressens dans ces moments là quelque chose de très proche de ce que “vit” Bruce Willis à la fin de Sixième Sens. Certes, en beaucoup moins dramatique. J’aimerais que ce phénomène s’efface avec le temps, ça n’en prend pas le chemin puisque je l’ai expérimenté plusieurs fois depuis juillet, en dînant avec des amis ou en échangeant avec ma famille. C’est sans doute le signe d’un éparpillement qui m’amène à me reconcentrer sur moins de projets et aborder la rentrer avec plus de focus et moins de puzzles.

Je te vois

Toi que mon indépendance blesse,
Toi qui voudrais que je donne moins,
Toi qui profite de mes faiblesses,
Toi qui n’attend plus rien.

Toi qui conseille avec tendresse,
Toi qui préfère rester témoin,
Toi qui pense qu’en âge on progresse,
Toi qui me trouve bien loin.

Toi qui reste sans que l’amour cesse,
Toi qui m’en veux de rire sans fin,
Toi qui me pense dans d’autres stress,
Toi qui me crois serein.

Toi qui voudrais tant que je reste,
Toi qui  me montre ce chemin,
Toi qui me dis que le temps presse,
Toi qui pense que je vais bien.

Je sais.

Je sais, j’en ai pas l’air
Mais sache que je te vois.

Personnalité multiple egotrip

Je me souviens d’une vieille conversation avec mes parents qui me racontaient la succession de surprises que leurs avaient réservés les échanges avec le corps professoral tout au long de ma scolarité. Elève plutôt bon sans être notablement brillant,  je passais de l’ « enfant dangereusement isolé » -qui avait probablement fait craindre un risque d’autisme à ma maitresse en maternelle- au « leader du groupe » dans le spectacle de fin d’année au collège, de la « discrétion attentive » qui faisait de moi le chouchou en CM2 au « petit rigolo » qui faisait marrer (et dissipait) les filles au lycée. Même si chaque commentaire sur mon caractère se révélait surprenant, mes parents ont sans doute pensé que j’avais tout simplement évolué en grandissant, bien que ce ne soit pas forcément très visible dans mon comportement en famille où j’ai toujours démontré un caractère fort mais plutôt discret.

Je ne pense pourtant pas avoir changé et me reconnais aussi bien dans l’enfant isolé que dans le petit rigolo chef de bande (Et là je me bats très fort pour ne pas citer du Céline Dion hein). Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’une personnalité aussi multiple n’était pas la norme. Et pouvait déstabiliser autour de moi.

Je ne peux qu’imaginer la diversité et la contradiction des adjectifs qui me décriraient le mieux en fonction de mon environnement. Ca donnerait sans doute à peu près :

Au travail en France : distant et respecté. Austère et exigent. Plutôt grande gueule. Lunatique et sous contrôle.

Au travail à l’étranger : réservé mais sympa. Fiable et contradicteur. Intrigant.

Avec mes relations pro et contacts ponctuels : sympa et accessible. Drôle et attentif. Superficiel et léger. Trop secret.

Avec mes amis, selon les amis et les groupes :

  • Joueur, leader, indépendant, égocentré, lunatique
  • Suiveur, à l’écoute, discret, peu investi, dans le groupe mais à l’écart
  • Bon public et réservé, de bon conseil
  • Bavard et déconneur, bon confident, sociable, fêtard mais parfois absent
  • Effacé pour mieux mettre en avant les autres, peu partageur mais connecteur, casanier

Cette diversité catégorisée transparait sur les réseaux sociaux où je suis tour à tour pro et déconneur (sur Twitter), dépressif et égocentré (sur mon blog), éparpillé (sur Facebook), exposé (sur Instagram)…

Ceux qui me connaissent dans une catégorie m’imaginent en général avec difficulté dans une autre, J’ai longtemps eu du mal à réunir et mélanger mes amis, sans doute incapable de trouver le meilleur dénominateur commun. Et n’ai réalisé que très récemment la complexité pour les autres, plus que pour moi, de cette diversité de traits de caractère.

Facebook, j’ai un truc à te dire.

Seuls deux ou trois détails m’empêchent de te quitter, Facebook (et l’intégralité des médias sociaux au passage mais je peux pas parler à tout le monde en même temps, Twitter et Instagram, prenez le aussi pour vous, ça ira plus vite).

Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque (régulièrement) de te plaquer là comme ça, d’un coup, sans dire un mot, après 8 ans de vie commune. Tu sais déjà pourquoi, mais puisqu’il faut être explicite, allons-y. Ce ne sera plus à faire le jour où je me serai affranchi de ces quelques détails qui me retiennent.

D’abord, tu me fais croire toute la journée, à coup de likes et signaux de fumée, que plein de gens m’aiment, s’intéressent à tout ce qui se passe dans ma vie. Une vie dont je ne montre évidemment que le plus réjouissant. Comme tous mes petits camarades le font. Au point d’ailleurs de finir par penser, ensemble, qu’un bon moment de vie ne vaut vraiment que s’il a été partagé sur Facebook.

Je crois prendre de vraies nouvelles en parcourant les statuts de mes “contacts”, je sors d’ailleurs du petit tour du lundi matin qui me fait penser qu’ils se sont tous sacrément éclatés ce week-end. Moi aussi j’ai passé un super week-end mais je ne l’ai pas dit sur Facebook, ça doit cacher quelque chose. Mais comment honnêtement cacher le plaisir que je prends à parcourir vos instants de vie ?

Pire, tu me laisses imaginer artificiellement que je donne des nouvelles aux gens que j’aime en commentant leurs statuts. Ca m’éviterait quasiment de décrocher mon téléphone. La facilité dans ce qu’elle a de pire en somme. Moi qui essaie chaque jour un peu plus de dire aux gens que j’aime que je les aime, comment un coeur sous un statut ou un “bon anniversaire” en public pourrait y suffire ?

Facebook, tu n’es évidemment pas la cause des maux, seulement le cristallisateur de l’exercice permanent de nos propres dérives. Il en faut une force de caractère pour ne pas nourrir ce pic d’intérêt en likes et commentaires que mes amis m’octroient au premier selfie venu. Je ne comprends pas moi-même cette tendance que j’ai à liker  les selfies de mes amis. On s’entraîne mutuellement à nous exposer, jusqu’à l’overdose. De quoi transformer nos images numériques en représentation “sublimée” de soi-même. Être vu n’était pas un moteur quotidien, ça le devient, malgré nous (ok, ton copain Instagram a un peu accéléré le processus mais tu l’as racheté, c’est dire).

Dans les moments moins joyeux, le nombre de notifications que tu fais clignoter sur mon téléphone devient un masque à oxygène toxique, un fil barbelé qui retient mal à la vie sociale. En m’indiquant bien à quel point, si je disparais un peu, je suis oublié à une vitesse record.

Alors Facebook, je veux que tu saches que si je ne te quitte pas, c’est parce que mon travail m’oblige à être là. Ce qui fait tout de même un gros détail.

Je n’oublie pas les bénéfices collatéraux. Les quelques amis éloignés que j’aurais perdu de vue sans toi. Les petits miracles de vrais échanges ponctuels que nous n’aurions jamais eu sans toi. La facilité que tu offres pour rentrer en contacts avec un auteur que j’ai aimé lire ou un anthropologue que je rêve de rencontrer (Et Madonna aussi hein même si je suis pas sûr à 100% que ce soit elle qui me réponde ahah).

Je n’oublie pas non plus que je déteste ce que tu fais de moi, ce que tu fais de nous.

Ma wishlist 2015

Alors que ça a toujours très bien marché pour moi, cette année, j’ai commis l’irréparable en ne formalisant pas mes voeux pour l’année. 2015 tiendra donc en une seule image faites de destinations voyage et de rencontres espérées. Facile.

La Thaïlande, on dirait que tout le monde autour de moi connait. Sauf moi. A chaque fois que j’ai prévu d’y aller, il y a eu un imprévu. Pour cette année, j’y crois !

Le Japon ne m’attire pas mais Miami non plus ne m’attirait pas et j’ai adoré. OK, c’est un peu 2 salles, 2 ambiances, j’avoue. On doit y aller depuis tellement longtemps, ce serait bien que ça se concrétise maintenant.

Je n’ai jamais tellement rêvé de croiser les personnalités que j’admire. J’ai trop souvent été déçu (Le Festival de Cannes a été meurtrier dans ma vie). Je fais donc une exception de taille en espérant croiser 2 actrices belles, talentueuses et reconnues (Julianne Moore et Robin Wright) et un acteur beau, talentueux et pas encore assez reconnu (Matt Bomer).

Evidemment, si on part en road trip de la Thaïlande au Japon avec Robin, Julianne et Matt, ça fera un peu un strike. Mais d’un coup, j’ai peur de mettre la barre un peu haut.

Verdict en 2016 sur cette technique infaillible qui continue à n’aider personne à m’offrir des cadeaux à Noël (au pire, je dirai pas non à une journée dans un SPA de rêve hein si vraiment vous cherchez).

Proud blogueur

Ce week-end, trois discussions aux périmètres très différents m’ont amené évoquer mon blog. J’ai eu besoin à chaque fois de m’y référer pour expliquer une réaction, un fait intime, un bout de mon histoire. Alors que, évidemment, personne ne me le demandait. Un peu comme si, tout à coup, ignorer que j’avais un blog revenait à ignorer une part importante de qui j’étais… je suis.

Pourtant, pendant 10 ans, je n’en ai pas parlé dans la vraie vie, de mon blog. Jamais un mot sur son contenu. J’y ai juste écrit plus qu’aujourd’hui. Au quotidien, jusqu’à deux fois par jour.

Ainsi au final, c’est noyé dans un océan d’anecdotique que subsiste ce que j’y ai révélé des expériences personnelles qui m’ont terrassé ou construit ou -le plus souvent- les deux successivement.

Ceux que j’ai aimé, ceux que j’ai perdu, ceux que j’ai raté y sont, les rares fois où j’ai perdu pied aussi. Quasiment jamais dans l’émotion du moment mais en gardant les quelques semaines ou années d’écart… et de protection. Je suis assez tranquille aujourd’hui pour dire que tout y est, personne n’aura la force de se taper des centaines de billets pour s’y retrouver, le mystère restera bien gardé.

N’empêche, à force de répondre à des questions bizarres mais pas si nouvelles (Pourquoi tu écrivais toutes ces choses sur toi en public ? Tu savais que plein de proches te lisaient ? Pourquoi ne pas garder vraiment intime ce journal ?…), tous mes faisceaux de réponse m’ont dirigé dans la même direction.

Mon blog m’a donc “sauvé” de cet autre acte totalement égocentré qu’est une bonne thérapie. Je ne suis pas en mesure d’en comparer le processus. Je sais juste que parler des heures à un inconnu n’est pas dans ma nature, je ne peux pas m’y sentir bien. Mais l’objet semble consister à à mieux se connaître, apprendre à faire avec ses parts d’ombre, comprendre que pour que la récolte de ce que l’on sème soit agréable, il faut apprendre à mieux semer. Pas si loin que ça de l’objet d’un blog, donc.

Il est en fait de moins en moins nécessaire de lire mon blog pour me connaître. M’y référer aujourd’hui ne sert à rien d’autre que de lui témoigner toute ma reconnaissance. Il m’a tellement aidé à construire ce chemin de vie tracé depuis une dizaine d’années. Et il m’a aussi finalement apporté quelques-uns de mes amis les plus précieux.

Et pourtant, j’ai oublié de lui fêter son dizième anniversaire en août dernier. Twitter, Facebook, Instagram et d’autres peuvent en être la cause. Mais j’y reviendrai toujours, comme on revient toujours vers son meilleur ami.

Etre utile

Les images qui marquent le triste anniversaire de 10 ans du tsunami défilent et alternent avec le voyage avec son père d’un enfant atteint d’une maladie incurable, une femme américaine accouchée dans le métro par 2 policiers, les dégâts d’un chauffard dans une ville française, un pape qui bouscule les apparats amidonnés du Vatican, un fils américain qui rembourse le crédit de ses parents…


Le tout dans une période déconnectée qui est surtout devenue l’occasion de penser à ceux qui ne sont plus là, plus que de profiter des yeux émerveillés d’enfants, mais toujours entouré de ceux que j’aime et que je ne vois pas assez tout au long de l’année.

Ma tendance naturelle à facilement pleurer devant un écran s’en trouve décuplée. Un peu comme si la distance avec le rythme parisien trépident et le monde au repos reconnectait toutes mes fibres émotionnelles. Ce break de Noël 2014 aura donc été fait de regard souvent embrouillé, voire même de yeux rougis.

L’émotion est aussi provoquée par ce repli égoïste qui s’installe avec les années. “Parce qu’on travaille trop tout le reste de l’année”. Tu parles…

J’ai du coup eu plein d’occasions de me souvenir de ces soirées anciennes de maraude pour aider les SDF la nuit dans Paris, de ces réveillons passés à servir des repas chauds à ceux qui en ont besoin, de ces visites à l’hôpital. Ces moments dont on ne parle que lorsqu’on culpabilise de s’en être détourné. Presque 20 ans plus tard.

Trop longtemps que je ne me suis pas senti vraiment utile dans les yeux de quelqu’un. Ce Noël n’aura donc pas été complètement vain. Je veux que Noël prochain soit l’occasion de me souvenir de toutes les fois où j’aurai fait des choses dont je suis fier.

Le talent que j’aurais aimé avoir

On jouait à un jeu la semaine dernière qui consistait à se poser des questions entre amis, comme on le fait en fin de soirée bien arrosée quand on a envie de connaître mieux chacun des gens autour de la table. Des questions du genre : “Si tu avais pu ressembler à quelqu’un, ce serait qui ?”, “Ton métier de rêve, ce serait quoi ?”, “Qu’est-ce que tu penses que les gens disent de toi en général?”… Si j’aime assez la partie où on en apprend plus sur ceux qu’on croit pourtant bien connaître, je ne suis pas très à l’aise dans mes réponses parce qu’elles sont inévitablement un peu compliquées. Un mot ne suffit pas, jamais, développer ennuierait tout le monde, je donne donc des infos passe-partout pas complètement honnêtes. Avec parfois l’envie insupportable de renvoyer sur mon blog pour en savoir plus si quelqu’un demande de développer (mais je me censure hein) :

“Quel est l’adjectif qui te caractérise le mieux ?” : paradoxal (voir mon blog)

“Qu’est-ce qui surprend souvent les gens chez toi ?” : J’ai adoré faire l’armée (voir mon blog)

La semaine dernière donc, à la question “Quel est le talent que tu aurais aimé avoir ?”, j’ai répondu sans aucune honnêteté “Etre un grand cuisinier” avec l’idée très précise en tête de la vraie réponse.

Mais j’ai bien senti que “Savoir gérer la mort de ceux qu’on aime” allait nécessiter d’en dire plus et surtout plomber durablement un moment sympathique. Et je n’avais aucun moyen de renvoyer vers mon blog, n’ayant jamais osé affronter le sujet ici. J’ai donc préféré prendre le risque de développer sur le boeuf bourguignon ou la blanquette de veau.

On a tous ce point commun d’être assez vite confronté à la disparition des gens qu’on aime. Enfant, on est généralement protégé des moments les plus compliqués par des parents attentionnés. En grandissant, il faut affronter diverses situations face auxquelles je suis d’une faiblesse à peine avouable. Garder la force de soutenir ceux qui restent tout en gérant sa douleur, trouver les mots justes dans les derniers instants, tout simplement rester debout.

En avançant dans l’âge, j’ai pu vérifier que ce talent là ne s’apprend pas tellement, je n’ai pas progressé. Je me souviens en particulier de la dernière visite à une proche en phase terminale d’un cancer qui l’a emporté en deux ans. Je savais que je ne la reverrais pas. Elle que j’aimais tant, avec laquelle on avait tellement ri et partagé, était prête à partir. Je n’étais que sous le choc de son physique transformé par la maladie, le souffle court, les larmes que je me battais tellement à retenir que ma gorge était en feu, le sentiment que la terre sous dérobait sous chacun de mes pas et que je tombais. Je ne savais pas quoi dire, il a fallu que sa fille prenne les rênes, me guide, m’amène à parler de nos bons souvenirs. Au moment de quitter la chambre, je n’ai pas eu le courage de dire autre chose que “je reviens vite te voir”, en mentant pour ne protéger que moi, sans le courage de lui dire tout simplement que je l’aimais très fort.

Et j’ai du me rendre à l’évidence : ce talent n’est pas héréditaire. Ma mère ne me l’a pas transmis. Elle qui m’a toujours impressionné par cette capacité à puiser au fond d’elle-même une force distribuée à tous ceux, nombreux, qui comme moi, ne gèrent ni les émotions, ni l’action. Elle réussit à prendre (par) la main l’être cher, ne dire que les mots justes, se rendre disponible pour aider l’entourage dont elle fait pourtant partie et partager une énergie qui soutient les proches avant, pendant et après la fin. Elle se sert du meilleur de ce que l’état d’adulte peut apporter, ce que je pensais acquérir avec le temps.

J’aimerais tellement être utile à ceux que j’aime à la fin de leur voyage, je ne suis qu’un poids supplémentaire à gérer. C’est bien ce talent là que je ne désespère pas de finir par maîtriser un jour. De préférence avec le moins d’entraînement possible.

L’intuition, ça n’existe pas.

Je réalise bien la taille du pavé que je m’apprête à jeter dans la mare de la philosophie antique et moderne réunie. Je renvoie les plus exigeants aux définitions de Platon, Descartes ou Spinoza que je n’ai nullement l’intention de challenger ici. Mais pourtant, je suis désormais en mesure de l’affirmer : l’intuition est un mythe au fatalisme quasi judéo-chrétien dont les contours laissent penser à un don de la nature, inaccessible pour ceux que le destin aurait oublié. Bref, en simple : l’intuition, ça n’existe pas.

Heureusement donc, la vérité se révèle bien différente, même si l’impression ressentie est trompeuse. J’en suis la preuve vivante. Ma modestie naturelle dût-elle en souffrir (j’adore cette expression, des années que je rêvais de la placer quelque part, je me suis fait violence pour ne l’utiliser en titre de ce billet pour fêter ça… la notion très relative de “modestie” sur les réseaux sociaux m’en a dissuadé).

L’une des activités les plus excitantes de mon métier est la communication de crise. Parce que le début de la gestion d’un contexte sensible s’apparente le plus souvent à une enquête policière : comprendre la situation paroxystique, ses causes et ses origines, ses protagonistes,  les mobiles et les alibis. Ce qui pourrait se résumer en une question centrale : “à qui profite la crise ?”.

Il y a une quinzaine d’années, j’étais très jaloux de mon boss qui m’impressionnait à chaque nouveau sujet de crise en posant immédiatement les 3 bonnes questions qui permettaient en quelques minutes de comprendre la situation. L’usage était de le qualifier d’incroyablement “intuitif”.

J’en étais honteusement jaloux. Parce que les bénéfices dépassaient largement le territoire unique de la gestion de crise. Face à l’attitude d’un client à l’occasion de ce que les américains appellent un “chemistry meeting”, sondé sur le potentiel RP d’une idée créative ou encore lors d’une rencontre de quelques minutes avec un candidat pour un poste stratégique, il démontrait une clairvoyance qui lui permettait de prédire à coup sûr les pièges de la relation, les faiblesses d’un concept et le potentiel d’une personne. Nous étions nombreux à vouloir profiter de ce don très enviable qui constituait d’ailleurs le principal de ses talents. Et à rêver de cette capacité à deviner un futur proche, sans grand effort apparent.

Quelques années plus tard, j’ai fini par réaliser que j’avais au moins en partie acquis ce “don” que je m’autorisais à utiliser face à un client ou auprès de mes équipes. En commençant invariablement la phrase par “j’ai l’intuition que…”. Et j’y ai vraiment cru, en cette qualité qui se révélait donc possible à acquérir.

Ma perception a changé à un moment où cette fameuse impression troublante de “déjà vu” se répétait de plus en plus souvent dans l’exercice de mon métier. D’un côté le sentiment régulier d’avoir déjà vécu une situation, de l’autre des intuitions qui accéléraient les prises de décisions sans pour autant créer de confort, avec un cerveau littéralement “on fire” après une journée de pratique intensive. J’ai fini par croiser les informations pour me rendre à l’évidence.

L’intuition, ça n’existe pas. Cette qualité qui se forge avec le temps, avec un peu de travail pour les besogneux comme moi, est en fait accessible à tous. Elle arrive avec les premières rides. Elle s’appelle l’expérience.