Pourquoi un congé sabbatique ?

Ce qui m’a surpris à l’annonce de mon congé sabbatique, c’est la réaction de mon entourage. Je m’attendais à des objections : un break à presque 50 ans pour ne se consacrer qu’à sa vie et ses projets personnels, avec dans l’équation une vie loin de Paris. Forcément, il allait falloir argumenter, justifier, rassurer parfois. Je n’ai finalement pas eu à expliquer. Si je m’apprête à le faire ici, ce n’est donc sans doute que pour moi, même si ça peut au passage répondre aux questions que je reçois régulièrement concernant ma situation. Et pour partager quelques premiers enseignements, plus ou moins avouables.
 
 
Tellement simple à annoncer
 
Dans l’univers pro (clients, collègues, équipes, partenaires…), j’ai eu cette sensation étrange d’annoncer mon départ en congé de maternité à venir ! Les félicitations spontanées, exprimées au travers d’un “tu as tellement raison !” plein d’envie n’empêchaient pas de lire dans les yeux de petites inquiétudes. Les implications de mon absence remontaient, en temps réel. Je ne doutais pas qu’elles seraient bien vite oubliées, elles m’ont donc fait sourire même s’ils fallait les gérer sur le moment. Ca a été au final l’occasion de profiter de pas mal de commentaires agréables à entendre et réconfortants.
 
Dans ma famille, je pense que c’était dans la droite ligne des décisions bizarres que j’ai prises toute ma vie, notamment dans ma “carrière”. J’avais commencé en quittant un job en CDI en agence à 24 ans pour débuter un stage non rémunéré chez Kodak, un an après avoir choisi de faire l’armée sur le terrain plutôt que planqué au service de com. C’était donc une décision de plus à mettre dans la liste “on comprend pas, mais si ça le rend heureux…”.
 
Avec mes amis, les réactions ont toutes été touchantes, encourageantes, galvanisantes. Les raisons semblaient évidentes, j’ai eu assez peu à les expliquer. Tous ceux qui compte ont immédiatement atteint ce subtil équilibre entre “on est un peu triste, tu vas nous manquer” et “on ferait comme toi à ta place, bravo !”. S’il me fallait une occasion supplémentaire de me rappeler de la chance que j’ai d’être entouré de tant de bienveillance, j’aurais sans doute choisi celle là.
 
Tout en m’encourageant, beaucoup m’ont félicité pour mon courage. Je ne suis pas sûr de bien voir où est le courage. J’ai toujours répondu que c’était un cadeau que je m’offrais, pas du tout un acte de bravoure.
 
 
Les raisons évidentes… et les autres
 
J’ai passé 25 ans à travailler sans interruption, beaucoup, trop. Dans un métier qui ne permet pas réellement de décrocher, ni le soir, ni en week-end, ni en vacances. Ce job qui, quand il implique une com de crise ou un gros événement, peut même extraire de sa propre vie pendant plusieurs mois. Ce rythme était compliqué à rendre inaperçu auprès de mon entourage. On m’a beaucoup invité à travailler moins, ne pas m’oublier, je l’entendais mais n’en étais pas vraiment capable. J’admire ceux qui, dans le même champs professionnel, réussissent à ne pas checker leur boite email toutes les 10 minutes, évitent de plonger compulsivement sur leur portable à chaque notification. J’ai essayé sans succès et mes amis pardonnant toujours mes absences, y compris quand j’étais physiquement présent, ne m’y ont finalement pas forcé. J’aurais pu continuer longtemps puisque j’aime mon métier mais le besoin de faire une pause dans un rythme de vie un peu dense n’a pas vraiment surpris.
 
 
En 2009, j’ai vécu un épisode de vie pas très sympa. Je me suis fait une promesse à cette époque : m’offrir le cadeau de profiter réellement de ma vie, de préférence avant mes 50 ans. Je savais que ce ne serait pas en décrochant quelques semaines seulement.
J’ai aussi redouté le moment où, la tête dans le guidon, je finirais pas être moins performant dans mon métier en perdant ce qu’il nécessite de connexion au monde, aux tendances profondes, à la pop culture, aux soubresauts du marché de la com. Mais il fallait aussi cultiver une capacité d’engagement sur tous les sujets, sans exception. Une exigence pour soi mais également pour entraîner des équipes, une organisation, un système parfois. J’ai senti les signes avant-coureurs d’une lassitude il y a quelques mois, moins excité par un brief, plus résigné face à une décision client qui ne me paraissait pas la bonne, moins engagé dans une discussion où il fallait convaincre. Une sensation très ponctuelle mais bien présente.
Et enfin, j’ai construit une vie de célibataire sans enfant dans laquelle je m’épanouis mais dont je ne profite pas complètement si elle ne me permet pas de mener des projets personnels auxquels je tiens. Une pièce de théâtre à monter et un bouquin à écrire étaient en tête de liste. Tout était en place pour tirer complètement parti de ma situation.
 
Les attentats de 2015, quasiment au bout de ma rue avec l’effet traumatique qu’on a à peu près tous connu, m’ont convaincu que ce serait l’occasion de vivre ailleurs qu’à Paris cette expérience.
 
L’inverse d’un coup de tête
 
Je n’ai jamais pensé qu’une telle décision s’organiserait paisiblement dans la précipitation, 3 mois avant de la mettre en oeuvre. C’est donc en juillet 2016 que j’ai décidé de m’arrêter 2 ans plus tard, très exactement en juillet 2018. Ce qui m’a laissé le temps de gérer les annonces autour de moi avec la préparation qu’elle nécessitait parfois. J’ai également pu réfléchir concrètement au format qui me correspondrait le mieux, format dont je n’avais alors aucune idée. Gérer mes propres craintes faisait partie du processus : est-ce que mon boulot n’allait pas trop me manquer ? Allais-je décrocher facilement ? Fallait-il trouver une autre activité pour être sûr de ne pas m’ennuyer ? Mes projets personnels me stimuleraient-ils suffisamment ? Allais-je rester connecté ou décrocher également sur les réseaux sociaux ?…
 
Anticiper une période probable sans salaire n’était pas le moindre des sujets. J’ai donc commencé à mettre de l’argent de côté en même temps que je réfléchissais, en réduisant assez drastiquement mon niveau de vie.
 
J’ai apporté une réponse à chacune de ces questions au cours des 2 ans. Sans aucune certitude, jamais, mais en me nourrissant des conseils de ceux qui l’avaient expérimenté, j’évitais de quitter une rive sans aucune idée de ce que je voulais trouver sur le chemin de l’autre rive à réinventer.
 
J’ai donc pensé un format de congé sabbatique de 11 mois pour me laisser le temps d’une vraie expérience. Les 4 premiers mois ne seraient consacrés à rien d’autre que de profiter, mener mes propres projets, sans aucune projection sur le futur. Je partirais vivre à l’étranger pour me réveiller, la destination serait Lisbonne : une ville coup de coeur avec un climat digne de Los Angeles dans le quasi même fuseau horaire et à 2h30 de Paris, un mode de vie à la fois très différent mais avec cette caractéristique d’une capitale dynamique proche de la mer, un coût de la vie intéressant (sauf le logement désormais aux prix parisiens). Cette envie d’ailleurs serait financée par mon appart parisien en Airb&b, il a fallu me faire violence sur ce point là.
 
 
Ce qui fonctionne jusque là… et le reste
 
Ce qui fonctionne le mieux est que je suis heureux ! J’ai découvert l’absence de charge mentale, le bénéfice de nuits de 8 heures de sommeil, ce que consacrer un temps de qualité à chaque moment signifie, calibrer mieux ce qui est important et ce qui l’est moins.
 
J’ai à peu près suivi la feuille de route que je m’étais fixée. A part un détour imprévu de 2 semaines à Los Angeles grâce à Air France (des billets à 350 Euros !) et à mes amis qui m’ont entraîné sans grande difficulté. Pour le reste, après 3 mois à Paris à profiter de mes amis et à faire du bénévolat sur des événements, je suis à Lisbonne pour quelques semaines, j’écris, je fais du sport tous les jours, j’y découvre la vie quotidienne, de nouvelles habitudes. Je reste super nul en portugais pour une raison indépendante de ma volonté : on me répond en français à chaque fois que j’essaie !
 
J’ai décroché de mon rythme précédent en environ une nuit. Le fait d’avoir mûri le projet pendant 2 ans a forcément joué. Dire que le rythme apocalyptique que j’ai connu ne me manque pas est un euphémisme.
 
 
Grâce à mes projets et à l’écriture, je n’ai pas le sentiment d’endormir mes neurones, bien au contraire. Je suis stimulé chaque jour dans une ville que je dois apprivoiser, avec en toile de fond l’exercice quotidien de la création par les mots. Sur les deux sujets, le chemin est plus important que la destination, sans aucun doute. Quand au théâtre, chaque jour me confirme que c’est un univers où la patience est une qualité à cultiver, ce qui ne me fait pas de mal… J’écrirai sur le sujet quand une échéance concrète se profilera.
 
J’ai en revanche transformé un déménagement à Lisbonne en une vie partagée entre Lisbonne et Paris. Parce que se loger à Lisbonne est une tannée, parce qu’on m’annonce des mois de décembre et janvier pluvieux pas si agréable que ça, parce que je veux être là si ma famille a besoin de moi, parce qu’il est assez vite apparu que Paris resterait ma ville de cœur, parce que même s’ils allaient venir me voir facilement, mes amis allaient me manquer.
 
Le dernier point que je dois m’avouer est que la confirmation par l’expérience de l’adage “personne n’est irremplaçable” n’a pas toujours été simple à gérer. Je savais que je ne manquerais pas dans mon univers professionnel, qu’on ne viendrait pas tellement me chercher, je ne peux que confirmer. Mis à part quelques jolis projets venus d’amis (pour lesquels je joue en général le coach), les seules propositions qui arrivent spontanément sont celles d’influenceurs qui ont besoin d’aide pour gérer leur relation aux marques, d’étudiants et organisateurs d’événements qui me demandent une intervention. Ca m’a perturbé les premières semaines même si je n’ai jamais compté sur ça. Ce n’est plus un sujet aujourd’hui.
 
La seule décision sur laquelle j’avais décidé de ne pas statuer était celle de ma relation aux médias sociaux. Près de 4 mois après le début de ma pause, il est clair que j’en tire plus de bénéfices que de contraintes : je garde un lien avec mes amis via les moments du quotidien partagés en stories sur Instagram, je me tiens à l’affût du monde qui m’entoure sur Twitter, je ne sais pas quoi faire de Facebook (mais ça c’est pas nouveau hein).
 
J’ai déjà quelques intuitions pour la suite. Garder du temps pour moi sera au coeur de la réflexion, c’est sûr.
 
Pour le reste, tout peut encore changer. Rendez-vous dans 7 mois ?
 

Edward aux mains d’argent : magique !

C’était loin d’être gagné d’avance. Un ballet qui se mesure à l’œuvre de mon cinéaste préféré Tim Burton, malgré les bonnes critiques : je redoutais l’ennui. J’ai été en littéralement emporté par la magie d’un spectacle incroyablement inventif et rythmé, porté par la création d’un Matthew Bourne qui mérite définitivement sa réputation. La musique inoubliable de Danny Elfman joue d’autant mieux son rôle qu’elle est jouée par un vrai orchestre, ce qui change des mauvaises bande-son des comédies musicales telles qu’elles sont proposées en France.

Edward aux mains d’argent est inratable, au Châtelet jusqu’au 2 novembre (au milieu d’une tournée mondiale).

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Parfums d’intimité : la révélation Artufel

Hier soir, j’ai vu Parfums d’intimité du dramaturge canadien Michel Tremblay québécois au théatre La Comédia. Et je suis content de l’avoir vu. Pas sur le moment pour être sincère : j’en suis sorti presque épuisé. Peut-être question d’instant et d’envie de légèreté. Je pense surtout que Parfums d’intimité fait partie de ces oeuvres qui s’apprécient avec le recul.

Pour planter le décor et contrairement à ce que pourrait laisser penser l’affiche, autant le dire tout de suite : on n’est pas exactement dans le registre de la comédie mais plutôt celui du tourbillon des sentiments. Deux anciens amants passent une soirée à revenir sur leur relation passée, leurs doutes, leurs angoisses à l’occasion du décès imminent du père de l’un des deux.

La pièce est tenue pendant 1h30 par deux acteurs : Renato Ribeiro et Laurent Artufel. Si le premier devait être moyennement en forme et se vautrait en moyenne sur un mot par phrase, j’ai été vraiment agréablement surpris par la prestation de Laurent Artufel -dont j’ignorais les talents de comédien- dans un rôle complexe. C’est en y regardant de plus près que j’ai découvert qu’avant l’animation (sur Canal, M6 pour le Morning, pink et France 2), Laurent avait appris son métier d’acteur au cours Florent avant d’enchaîner les téléfilms jusqu’à un premier rôle dans le long-métrage King Size en 2007.

Comme systématiquement dans les petits théâtre dorénavant, les spectateurs sont énergiquement invités à faire marcher le bouche à oreille en en parlant autour d’eux et “sur internet, sur les blogs…”. Je n’aurais pas répondu à l’appel hier soir, je le fais aujourd’hui. Allez vous faire un avis. Pour découvrir la pièce à deux avec une place offerte, il suffit de regarder du côté de Facebook. Avant le mois de juillet où la pièce sera jouée au Festival d’Avignon.

Personne n’a prévenu le Festival de Cannes ?

On n’est pas encore arrivés, qui est-ce qui m’a déplacé tous ces photographes pour rien ? C’est beaucoup trop tôt – quoi “y a quand même Cate sur la photo !” ?….

Sinon, rapport aux stars, hier j’ai dîner avec Florence Foresti et quelques amis puisqu’on est quelques-uns à aimer tout ce qu’elle fait (voir les notes de Mathilde, Miss Blablabla, Eric L-tz et très prochainement Blü puisque le mobile est partout dans la pièce). Pour le dîner, on a fait deux équipes, Florence à une table, nous à l’autre, c’est mieux.

Et tout à l’heure j’ai croisé Catherine D. en bas du bureau, ben ça m’a fait plaisir qu’elle m’attende pour partir dans le sud.

Amy Foresti

J’aurai la chance d’assister à la dernière de la pièce l’Abribus mardi prochain (parce que c’est forcément mieux en vrai qu’à la télé) avec la sublime Florence Foresti qui, à l’occasion du parrainage du Festival Juste pour rire, a campé une désopilante Amy Winehouse à la recherche du micro perdu, un peu facile mais tellement drôle.

On notera quand même au passage la performance vocale, juste et en rythme sur un exercice pour le coup pas simple.

Je t’avais dit, tu m’avais dit

Ce que je connaissais de Jean Tardieu m’avait pour être franc laissé un souvenir assez terne, verbeux, inutilement ampoulé, un peu ennuyeux. Le Lucernaire que j’avais rapidement visité il y a longtemps m’avait semblé d’un autre temps, assurément pas le mien.

En assistant hier à la représentation de Je t’avais dit, tu m’avais dit à 21h30, mes appréhensions ont été balayées d’un coup. En enchaînant des morceaux choisis de l’oeuvre de l’auteur, le spectacle profite de plusieurs atouts au premier rang desquels l’incroyable mise en scène de Christophe Luthringer. Un véritable exploit dans un espace aussi petit. Parmi les autres atouts : l’excellent jeu des acteurs sur une série d’exercices pourtant périlleux, le rythme tourbillonnant qui procure la sensation jouissive de ne profiter que du premier niveau de lecture d’un texte qui en recèle beaucoup plus, la musique omniprésente sous différentes formes parfois inattendues et délirantes ou la folie des costumes aux codes couleurs déclinés des chaussures jusqu’aux bonnets de bain.

Je t’avais dit, tu m’avais dit tardieu

Au-delà du quotidien de 3 couples, Je t’avais dit, tu m’avais dit se joue tour à tour de l’incommunicabilité, la quête d’identité, l’infidélité, la passion dévorante, l’intrusion dans l’intimité, la mort, la vie surtout. L’exercice de style relève le génie d’un Tardieu redevenu incroyablement moderne dans son sens de l’absurde et du délire. Il laisse deviner une implication particulière de tous les artistes qu’on pourra vérifier plus tard. 

La salle rouge rénovée et agréablement confortable du Lucernaire participe à faire défiler les 95 minutes du spectacle un peu trop vite. La petite salle incroyablement remplie pour un mercredi soir hivernal est passée de la froideur de circonstance à un bel enthousiasme final devant une bataille de polochon régressive à souhait.

Le restaurant bar du Lucernaire, beaucoup plus grand que dans ma mémoire, accueille vers 23h00 la troupe du spectacle. Le metteur en scène semble ne pas avoir fini de bouillonner d’idées, il raconte le travail -réparti sur 12 mois- de création , les semaines de répétition, les postures de mise en scène abandonnées avant de rejoindre ses acteurs.

L’un des acteurs -Laurent Gérard- prend le relais pour confirmer que le projet est né de l’envie originelle d’un metteur en scène de réunir des acteurs qu’il apprécie. Il relativise la difficulté d’enchaîner tous les jours une “grosse production” (un type dans le genre de Napoléeon au Théâtre Edouard VII) avec une entreprise visiblement plus personnelle. C’est lui qui clôt tous les soirs la pièce en invitant les spectateurs à faire fonctionner le bouche à oreille, dans la vraie vie ou sur Internet. Je réponds à l’appel avec plaisir : laissez-vous (em)porter par le douce folie de Je t’avais dit, tu m’avais dit !