Des incendies plus graves que d’autres

J’ai l’habitude d’aller sur Twitter pour exprimer des points de vue, y compris polémiques, qui permettent parfois au travers d’échanges de faire évoluer ma pensée. Je le fais en général par le prisme de la communication qui, au-delà d’un métier, est souvent une façon intéressante de comprendre des situations et surtout leur impact. Mais il est des cas où 280 caractères ne suffisent pas, où un thread (suite de messages liés pour des textes plus longs) risque de faire sortir des phrases de leur contexte. Et où j’ai besoin de poser ma pensée pour être bien sûr d’être d’accord avec moi-même, ce qui est toujours un bon début. Mon avis a évolué en 3 jours. J’anticipe que mon regard sur la situation va continuer à bouger.

Je vais donc ici tenter d’expliquer mon point de vue à date sur ce qui se passe autour de Notre Dame et en quoi ça me parait très représentatif d’une réalité aussi persistante que dramatique. Et je préfère prévenir tout de suite, il va y avoir du Jacques Chirac à un moment.

Lundi soir 15/05 : émotion et sidération

En découvrant les images dès 19h, je suis dans la même situation que tout le monde : une émotion mélange de sidération, d’impuissance et très grande tristesse. Voir partir en fumée un monument presque millénaire me fait réaliser à quel point il était important pour moi. Alors que des questions terrifiantes émergent (Notre Dame menace de s’écrouler, disparaître), que des pompiers mettent clairement leur vie en danger, on  tremble et on échange sur cette émotion qui nous étonne nous-même, faute de pouvoir faire quoi que ce soit d’autre. Des psychologues se relaieront dans les médias pour expliquer que les chocs collectifs génèrent ce type de sidération mais aussi que la disparition d’un monument peut nous renvoyer à notre propre mort autant qu’un attentat mettant en jeu des vies humaines (expliquant des comparaisons idiotes avec le 11 septembre ou le Bataclan qui nous ont tous un peu traversé l’esprit).

Pour une fois, il me semble qu’Emmanuel Macron a pris les bonnes décisions en termes de communication et je soutiens immédiatement le principe d’une souscription nationale, bon moyen de passer de l’état de spectateur impuissant à acteur de la reconstruction.

J’en profite au passage pour tacler tous ceux qui ont comme première idée de publier une photo d’eux devant le monument, avant ou pendant le drame. Je le regrette un peu, chacun exprimant son émotion à sa façon.

Mardi 16/04 : Après l’émotion, l’action et les premières questions

Les tentatives de polémiques stériles par des politiciens peu scrupuleux arrivent forcément au bout de quelques heures seulement mais se font assez vite disqualifier. L’union nationale reste de mise. Les médias de leur côté ont bien relevé l’ampleur de l’émotion à Paris, en France et dans le Monde entier et sont en éditions spéciales avant d’entrer forcément dans une boucle feuilletonnante. Aux premières annonces de dons par des puissances financières françaises, je pense que le signal est bon et je participe à mon niveau.

Pendant que le Monsieur Patrimoine français, Stéphane Bern, continue sa tournée des plateaux télés et radios après avoir pleuré au 20h de France 2, je me dis qu’il est un client parfait pour incarner cette émotion qu’on a tous vécu. La sauvegarde du Patrimoine est en quelques heures devenu l’enjeu numéro 1 de tous et chacun.

La prise de parole à 20h d’Emmanuel Macron dans un ton christique me parait tirer beaucoup sur la corde et je suis, comme tout le monde, un peu perdu face aux 5 années de reconstruction annoncées, alors que les experts en prédisaient 15. Aussitôt, le bruit d’une date butoir liée au JO de 2024 apparaît. Le malaise que je commençais à ressentir s’intensifie.

Les grandes chaînes bouleversent leur programmes, France 2 monte en urgence un grand rendez-vous caritatif en prime samedi, TF1 planche sur une spéciale “Qui veut gagner des millions”. Chacun surfe.

Mercredi 16 : le malaise et l’instrumentalisation qui se voit

Face au presque milliard d’euros de dons promis par de généreux donateurs, chacun y va de ses arguments : l’opposition, les gilets jaunes… Nouveau paradis fiscal pour les uns, nouvel affront pour les français qui ne bouclent pas leur fin de mois pour les autres, coups de com et mise en lumière supplémentaire des inégalités économiques pour tous, les arguments sont parfois populistes mais difficiles à évacuer complètement.

Pendant ce temps, l’exécutif enchaîne ce qui commence à s’apparenter à des coups de com pour surfer sur une union nationale : conseil des ministres dédié à la reconstruction, Première Dame qui monte au créneau pour “entendre le message d’union que nous envoie Notre Dame”, hésitations sur la façon de positionner les chrétiens au sein de cette cohésion nationale à la clé… On est nombreux à percevoir le moment où ça va trop loin pour ne pas s’apparenter à de l’instrumentalisation.

Dans tous les cas, la démonstration de la capacité de moyens face à un “drame” a été faite, à tous les français. Qui n’oublieront pas.

Reconstruire sur un brasier

Mais aujourd’hui, l’image qui a occupé mon esprit est liée au discours de Chirac au IVè sommet de la terre de 2002 à Johannesbourg. Avec l’idée bête de comparer 2 types d’incendies. Si tout le monde se souvient de “Notre maison brûle“, ce qui suivait était tout aussi fort dans le texte de Jean-Paul Deléage.

Notre maison brûle. Et, nous regardons ailleurs. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXIè siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie“… / … “La terre et l’humanité sont en péril, nous en sommes tous responsables“.

Il y a 17 ans…

Cette image qui a occupé mon esprit est celle d’une terre en feu sur laquelle on reconstruit Notre Dame.

Cette interpellation a émergé sur les réseaux depuis hier, ce n’est qu’un début.

L’événementialisation dramatique créée par le brasier de Notre Dame devant les yeux du monde entier n’a toujours pas trouvé son équivalent au service de la terre pour mobiliser. Pourtant les signes sont nombreux, connus, mais pas suffisamment percutants. Quel type de catastrophe faudra-t-il pour que la mobilisation mondiale aille enfin au service de notre maison qui est en train de brûler ?

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