Le secret de l’efficacité des séries US : le cas Desperate Housewives

DhwLa troisième saison se révèle souvent un cap difficile, même une très bonne série s’expose inévitablement  à la lassitude et l’essoufflement.  A mi-parcours de diffusion aux Etats-Unis (il faudra attendre au moins septembre 2007 en France sur Canal +), Desperate Housewives réussit cette année le pari de faire beaucoup mieux que la saison 2 mais surtout encore mieux que la -pourtant excellente- première saison.
La série continue au passage à illustrer la force des productions américaines qui savent jouer sur l’efficacité redoutable d’une construction systématisée. Un cadre qui, au lieu d’imposer une rigidité, rythme chaque épisode, plante des jalons et installe le spectateur dans le confort, permet d’injecter plus de folie dans l’histoire et offre des signes de reconnaissance pour ses fans. Et surtout, un format répétitif qui rend possible, ponctuellement, le bouleversement des habitudes en proposant des épisodes exceptionnels qui marquent les esprits. Je vous propose donc un voyage au cœur de la mécanique DHW, illustré d’exemples puisés dans l’excellente cuvée 2006/2007.
Les lignes qui suivent lèvent le voile sur quelques secrets de cette dernière saison (spoilers) et sont du coup réservées à ceux qui l’ont déjà vue ou qui veulent en savoir plus en avant-première au risque de se gâcher le plaisir de la surprise. On s’arrêtera notamment sur l’épisode 7 qui constituera probablement le jumptheshark (point d’orgue) de la série.

Chaque saison, des intrigues entrecroisées

Dhw_pommeAu-delà des épisodes, chaque saison garantit une intrigue fil rouge sur fond de meurtre, soulevée en fin d’année précédente et résolue après 24 épisodes. En 2004/2005, c’est le suicide de Mary Alice Young qui a lancé la série et trouvé son explication lors du dernier épisode. En 2005/2006, l’étrange famille black Applewhite, une mère et son fils, débarquait pour l’intrigue (plutôt ratée) de la deuxième saison qui expédiait le dénouement après avoir quelque peu délaissé l’histoire en cours de route. En 2007, c’est Orson Hodge, personnage introduit en saison 2 et interpreté par Kyle Mac Lachlan, qui occupe le terrain avec un suspens qui tient la route et recèle ce qu’il faut de révélations et coups de théâtre.
En plus de cette intrigue annuelle unitaire, des événements parallèles constituent des histoires complémentaires qui s’entrecroisent et s’étendent souvent sur 3 ou 4 épisodes. Ces « arcs scénaristiques » sont tout à fait caractéristiques des séries US de qualité. Au rang des arcs DHW, on compte par exemple Gaby et John, son jardinier (saison 1), Bree et son pharmacien (saison 2), Lynette et Nora, l’ex de son mari Tom (saison 3). L’histoire d’amour compliquée entre Susan et Mike constitue l’exception à la règle puisqu’elle a débuté lors du premier épisode et n’est toujours pas aboutie 3 ans plus tard : c’est l’élément Soap Opera de la série et c’est d’ailleurs le seul bémol à apporter à l’ensemble puisque tout le monde est quelque peu lassé de cette « non intrigue ». La cote de Susan Mayers et de son interprète Teri Hatcher, pourtant créditée du label « actrice principale » en apparaissant en premier dans le générique, est en conséquence assez violemment à la baisse aux US. Ainsi, chaque épisode intervient au sein d’une saison comme une pièce unique et l’élément de multiples puzzles qui justifient à eux seuls le véritable cérémonial qui accompagne la construction des 42 minutes du programme.

La répétition pour plus de création

Chaque épisode débute par un « Previously on… » / « Précédemment dans… » qui ne se contente pas de permettre à ceux qui auraient raté un épisode de recoller les morceaux : il ajoute le supplément d’un texte inventif prodigué par la fameuse voix off de Mary Alice Young, la voisine suicidée dès le premier épisode. Ce résumé circonstancié est suivi d’une scène unitaire de 5 minutes apparemment plus ou moins hors contexte mais qui permet souvent de mettre en avant des personnages secondaires. Juste avant le générique.

La principale création du cadre de DHW s’inscrit probablement dans la séquence qui suit le générique, directement reliée à celle qui termine l’épisode. Par le biais de la même voix off, c’est l’occasion de décliner un sujet par épisode, sur un ton et un thème musical proches de la comédie en ouverture et proches du drame en clôture. En saison 3, ce sera par exemple « le couple parfait » (ep 2), « la capacité à réecrire l’histoire » (ep 4), « le sabotage » (ep 5), « la confession et le pardon » (ep 6), « les hommes dangereux » (ep 9), « Noël, ses décorations et ses mystères » (ep 10)… Le véritable trait de génie est de réussir à conclure de façon aussi naturelle (et désormais attendue) la dernière séquence par un cliffhanger (suspens final) qui semble expliquer aussi bien que tout l’épisode le choix de la thématique de la semaine. Toute l’identité de la série se trouve particulièrement bien résumée par ces séquences dont la richesse et la qualité du montage démontrent le soin particulier que la production y est apporte.

L’épisode qui bouleverse les règles (spoilers)

L’épisode exceptionnel qui casse le format plus que tout autre est le septième de la troisième saison. Il met en scène un personnage secondaire, Caroline Bixbie, qui prend en otage dans un supermarché certains de ses voisins parmi lesquels on découvrira que se cachent quelques têtes familières. La prise d’otage se soldera même par la mort de l’un des personnages. Et pas mal de larmes à l’écran et chez le spectateur (faut dire que j’aime bien le mélo hein..).
Image_2Après le traditionnel résumé, l’épisode s’ouvre sur un inhabituel flashback : le début de la prise d’otage dans la journée de vendredi, vu au travers de l’œil subjectif de Carolyn Bigsbie, est suivi d’un rêve réalisé la veille par Lynette. Elle se reproche de ne pas avoir aidé sa voisine Mary Alice (qui redevient pour l’occasion plus qu’une voix off) juste avant son suicide. Alors que Lynette raconte le lendemain son rêve à ses amies Gabie et Susan, elles assistent à l’emménagement de leur nouveau voisin dans l’ex maison de Mary Alice. Il n’y a pas eu de générique, les acteurs sont crédités en bandeau pendant cette scène et les suivantes qui voient Orson Hodge se justifier une fois encore devant sa nouvelle épouse Bree de ses derniers mensonges en date puis Lynette et Nora s’affronter devant un Tom comme toujours très spectateur. Alors que Susan a des doutes sur le comportement de sa fille Julie, habituellement si sérieuse, tout en s’apprêtant à s’envoler pour un week-end à Paris avec son nouveau richissime boyfriend, les époux Solis, Gaby et Carlos, nous rejouent « La guerre des Rose » notamment dans une scène totalement savoureuse et irrésistible.
L’idée créative de l’épisode est de reconstituer l’historique de la prise d’otage qui se déroulera de nouveau à mi-épisode avec une vision quelque peu élargie de la situation. De son origine, provoquée par Bree, à l’arrivée au supermarché des différents protagonistes que sont Lynette, Julie, Edie et son neveu Austin ainsi que Nora, mère de la fille de Tom Scavo, jusqu’à la séquence de début de prise d’otage déjà vue. A la différence près que l’identité des otages y est révélée. L’intégralité des personnages de DHW est alors répartie en deux lieux jusqu’à la fin de l’épisode : au supermarché et chez Bree pour suivre les événements à la télé.
Image_4Sans révéler l’issue ni l’identité de la victime, ce sera l’occasion d’une scène à la hauteur du talent de Felicity Huffmann (Lynette), véritable personnage centrale de cette saison 3 après une saison 2 qui offrait plutôt les très beaux moments à Marcia Cross (Bree et sa déchéance). La clôture permet de revisiter le rêve de Lynette et d’en modifier le cours, dans un format une fois de plus très différent des fins d’épisodes auxquels la série nous a habitué.

Des marques de fabrique persistantes

Depuis l’origine, DHW bénéficie d’une identité forte que le créateur et producteur (Marc Cherry) semble renforcer encore en saison 3. D’abord, il ne faut pas oublier que la série a marqué le retour en grâce des quarantenaires, âge jusque là difficile à Hollywood pour la gent féminine. De plus, si la voie a été tracée par Sex in the city, DHW reste malgré tout une des rares séries mettant clairement en vedette les femmes en n’utilisant les hommes que comme faire-valoir.
Image_1L’un des signes distinctifs est ainsi la forte propension du scénario à exhiber les torses des acteurs masculins : en saison 3, pour succéder à un John éloigné de Gaby Solis et à un Mike accidenté, Austin, le neveu d’Edie, met ses charmes en avant et n’hésite pas à retirer son T Shirt pour séduire Julie, la fille de Susan.
L’autre caractéristique réside dans la capacité à faire disparaître des personnages clés et parfois populaires : Mary Alice et Rex en saison 1 ou John en saison 2. Il semble cependant exister une relation forte entre les acteurs et la série puisque certains acceptent de revenir ponctuellement (John / Jesse Metcalfe est de retour au cours du 3ème épisode de la saison 3, Rex également au cours d’un flashback) ou de ne jouer que les voix off (Brenda Strong, voix de Mary Alice Young est même créditée au générique).
Image_3Les sujets abordés se révèlent très libérés pour une série de prime aux US, décidément moins bridée que nos séries trop politiquement correctes. Ainsi, la saison 3 nous offre rien de moins que le premier orgasme de Bree (qui affirme dans une scène croustillante qu’elle ne peut sexuellement pas tout se permettre puisqu’elle est républicaine !), nous révèle les activités de prostitution auxquelles s’est livré son fils après qu’elle l’ait jeté à la rue, consacre un nouveau méchant pédophile qui semble redoutable à ce stade… On n’est pas si loin que ça d’un Nip /Tuck des grands jours.
Enfin la musique de Danny Elfmann, compositeur attitré de Tim Burton, joue quasiment un rôle à part entière, positionnant particulièrement bien la série entre ses deux univers : la comédie pure et le drame. En bon marketeur, j’ai noté quelques placements produit en saison 3 (je n’en avais pas remarqué avant) avec en particulier une belle présence de Nissan.

Les Français semblent avoir du mal à s’approprier ce format qui fait l’efficacité des séries US. David Nolande, pourtant sur la bonne voie et son inspiration puisée dans le meilleur de certaines séries US, n’a pas fait exception. Evidemment, ce n’est que mon avis.

11 Replies to “Le secret de l’efficacité des séries US : le cas Desperate Housewives”

  1. Quelle analyse !
    Je partage tout. Et je suis fan. J’attends l’épisode de dimanche dans 10 jours avec impatience. 😉

  2. Oh que oui l’épisode 7 est très émouvant 🙁
    D’accord sur le tout et j’attends évidemment la suite après le coup de théâtre du dernier épisode !
    Mais qui est “le méchant” finalement O_o ?

  3. Sissi, Nissan était déjà là en saison 2.

    J’avais remarqué un “long” passage à l’écran du coffre logotypé du pick-up Nissan de Mike et m’étais fait justement la réflexion (par contre épisode…euh…après la seconde moitié ?).

    Vivement septembre !

    Mais en attendant…bonnes fêtes !

  4. Jean-Hubert > Je t’aurais jamais cru fan de DHW, tu vois, t’as pas le physique de tes goûts je l’ai toujours dit 😉
    Ariel > Ouais je sais j’ai pas réussi à faire court
    Tybo > je pense qu’on n’est pas au bout de nos surprises
    greg > rien, c’est bien…
    Folie Privée > ahah
    Camaïeuse > Je l’avais raté, c’est donc un partenariat longue durée…
    Je vous invite aussi à lire ça http://www.leflt.com/usa/article.php3?id_article=612

  5. Bon j’avoue j’ai fait de la lecture rapide (wow tu as passé combien d’heures à écrire ce billet ?!!)

    Je trouve cette saison dans l’ensemble bien plus rigolote que les précédentes, notamment les épopées entre susan et son nouveau copain avec cet accent si adorablement british.

    Par contre je considère l’épisode 7 comme un cheveu sur la soupe, cette prise d’otages façon film catastrophe avec sa bonne dose de pathos, je n’ai pas adhéré un seul instant, ni même pleuré, c’était “too much”, je le considère plutôt comme un dérapage.

    Cela étant je continue de surveiller avec intérêt le prochain épisode.

    Bonnes fêtes

  6. Stéphanie > 2 heures…
    Vinvin > t’inquiète pas, en même temps, c’est de la gamberge qui sert à rien !

  7. Pingback: Desperate Houseguy

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