Reconnecter ses émotions

Récemment, j’ai appris que le cerveau humain était suffisamment bien armé pour opérer une mise à distance lorsque la force des émotions dépasse sa propre capacité à les gérer sans causer des dommages. Un laps de temps plus ou moins long mais nécessaire , lorsque le choc change notre environnement durablement, jusqu’à atteindre un stade de délivrance. Ce sont aussi, plus simplement, ces moments qu’on a tous connus : l’impression de quitter son corps pour s’observer ne rien ressentir. Alors que les larmes devraient couler, la peur devrait nous envahir, le bonheur devrait prendre le dessus…

C’est donc une protection totalement inverse à la sous-pape de sécurité dont la nature nous a doté : on attend d’être prêt pour vivre, à retardement, des émotions trop intenses.

Je dois me rendre à l’évidence : j’ai dû par mégarde atteindre l’âge de la sagesse ultime puisque mon cerveau semble super prêt à vivre toutes les émotions sur le moment, sans décalage et sans protection. Ces 3 dernières semaines se sont chargées de m’en informer.

 

 

Le crash test fin 2015

Presque instinctivement, j’ai pris la décision de rentrer chez moi, inquiet à l’idée de me retrouver enfermé dans le restaurant où je me trouvais pour un rendez-vous professionnel. J’avais juste entendu parler d’explosions étranges au Stade de France et d’une fusillade dans Paris. Il était 21h30 ce 13 novembre et alors que j’approchais de chez moi,  l’ambiance devenait vraiment étrange : de plus en plus de sirènes, des pas de plus en plus rapides autour de moi, j’ai senti monter ce sentiment irrationnel puisqu’il ne reposait alors presque sur rien. Et pourtant, ce battement de coeur qui s’accélère, cette attention décuplée au monde bizarre qui m’entourait, je les reconnaissais. Ce que j’ai ressenti, c’était bien de la peur.

Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait, dans la nuit qui a suivi. Mais je ne pouvais décemment pas laisser couler les larmes, alors que j’étais entouré de ceux qui avaient vécu la terreur de beaucoup plus près que moi. Recueillir pour une nuit ceux qui s’étaient retrouvés dans ma rue, à proximité du Bataclan, à la recherche d’un refuge que j’avais signalé comme beaucoup sur Twitter #PorteOuverte avait un prix que je n’avais pas anticipé. Après avoir vérifié que mes proches étaient tous à sain et sauf, il ne me restait plus qu’à retenir mes larmes. Ce n’est que le lendemain matin que j’ai pu enfin pleurer devant ma télé. Et laisser aller toute ma tristesse.

Cette journée là, j’ai ressenti pour la première fois depuis vraiment très très longtemps  un sentiment que j’avais oublié. Que j’ai caché en déclarant mon amour à ceux que j’aime mais qui ne le savent pas toujours. En me disant que ces moments de douleur partagée avait au moins la vertu d’effacer une retenue qui ne sert à rien. Sans jamais être vraiment dupe. Ce sentiment ne ressemblait pas à du partage. J’ai pourtant eu la chance de passer cet après-midi là avec un ami qui est venu se prostrer avec moi devant les images en boucle des chaînes d’info continue, puis la soirée très entouré avec quelques-uns de mes très bons amis. Et pourtant, c’était incontrôlable et abyssal. Cette envie de sentir une tête sur mon épaule, des bras dans lesquels me blottir. C’était terrifiant. C’était tout simplement un extrême solitude.

Je crois dans les 3 semaines qui se sont écoulées avoir vécu en temps réel les 5 premières étapes émotionnelles du deuil telles que Elizabeth Kübler-Ross les a décrites : le déni, la douleur de l’ordre de la culpabilité, la colère, le marchandage, la douleur en attendant la reconstruction et l’acceptation. Le tout percuté par des moments de fierté (plutôt professionnels), de fatigue extrême (infligée par des nuits trop courtes), de bonheur d’être autant entouré, d’exaspération un soir d’élection. Un tourbillon que j’espère pouvoir continuer à gérer.

Moi qui m’inquiétais de ne pleurer que devant un mélo efficace au cinéma, je peux être rassuré. La mise à distance émotionnelle ne me concerne plus. Je ne suis pas complètement sûr à ce stade que ce soit une bonne nouvelle.

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