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Sans filtre

1 janvier 2013 · Humeur · PAs de commentaires

C’était en 2009. Je me suis vu du jour au lendemain plonger dans l’incapacité totale de mettre de filtres, ceux qui rendent notre vie en société gérable. Ces filtres que la grande majorité d’entre-nous utilisons à chaque instant, naturellement, nous protégeant d’une transparence absolue invivable.

Cette période là a laissé des traces. Qui ne se voient pas, sans doute pas assez d’ailleurs. Des enseignements positifs, qui contribuent aujourd’hui, chaque jour, à un bonheur que je mets beaucoup d’énergie à entretenir. Sauf dans ce moment des fêtes de fin d’année qui me replonge invariablement dans un état proche de ce que j’ai connu il y a 3 ans et demi. Sans savoir exactement pourquoi, je frôle alors une humeur que le VIIIè siècle aurait qualifiée de mélancolique, assez éloignée de mon caractère habituel.  Comme chaque année, je l’oublierai pendant les 12 mois qui viennent. Mais cette fois-ci, j’ai égoïstement envie de prendre le temps de me souvenir.

Un moment de vie presque ordinaire

J’ai essayé tant bien que mal de gérer la disparition d’une proche. Plutôt mal globalement. Echouant à me rendre utile là où j’aurais sans doute pu l’être, incapable de maîtriser mon émotion dans ses derniers instants à l’hôpital, pas armé pour encaisser la violence de la phase terminale d’un cancer. J’ai expérimenté sur moi la réalité physique d’expressions du quotidien que je croyais exagérées : « avoir le souffle littéralement coupé », « voir le sol se dérober sous ses pieds », « l’émotion à fleur de peau »…

J’ai laissé ma nature profonde prendre les rennes : beaucoup de travail, pour laisser aussi peu que possible la place à des moments qui imposeraient ma tristesse à ceux que j’aime. Jusqu’à ce que la peine devienne assez rapidement supportable.

L’impression de burn out

Quelques semaines plus tard, en arrivant au bureau, là où j’avais tout ce temps gardé le contrôle absolu, j’ai senti que je serais absolument incapable de faire face. Et j’ai su qu’il fallait que je débranche tout, très vite. J’avais assisté dans mon entourage à des burn out, j’en connaissais les symptômes, j’en étais de toute évidence pour la première fois victime. Le peu de réunions de transition organisées en urgence pour donner les clés d’un gros dossier sur lequel je travaillais alors n’ont fait que confirmer mes craintes : au bord des larmes, j’ai fait du mieux que j’ai pu avant de disparaître sans m’engager sur aucune date de retour. J’ai juste posé des jours de vacances.

Arrivé chez moi, j’ai aussitôt éteint mon ordinateur, mon blackberry et mon iPhone, me laissant loin de tout SMS et réseau social. Pour me protéger d’une éventuelle tentation de partage en temps réel de mon état du moment. Je le ferais peut être un jour, avec du recul, surtout pas sur le moment.

10 jours de vie sans filtre

Le soir même, j’ai appelé la seule personne qui me semblait pouvoir m’aider : un ami qui m’est cher, médecin de son état. C’est en lui parlant que j’ai mesuré cette absence absolue de filtres entre mes sentiments et ma façon de les exprimer. Parfois blessant, probablement touchant mais sans aucun doute déstabilisant, rien de ce qui me traversait l’esprit n’était pas exprimé. Sans aucune considération de l’effet provoqué sur mon interlocuteur. Ce que j’avais pour habitude de penser ou de me contenter d’écrire était verbalisé, sans ménagement. Pour m’aider, j’ai eu droit ce soir là à une oreille attentive et indulgente pendant plusieurs heures ainsi qu’à une petite cure de Prozac.

Il se trouve que l’année 2009 était celle de mes 40 ans. Ce n’est que bien plus tard que je ferais le lien entre mon état et cette perspective. Une fête aurait lieu dans quelques semaines, je saurais y faire face. Mais c’est surtout mes amis d’adolescence que j’ai recroisé sous leur impulsion, alors qu’ils entraient eux aussi dans leur quatrième décennie, qui ont pratiqué mon nouveau sens de la franchise absolue. En préparant une grande fête de retrouvailles, ils ont du me trouver changé, pour le moins direct, très émotionnel et sorti de la réserve qui avait particulièrement caractérisé mon passage à l’âge adulte. Le lien affectif n’était pas du même ordre que mon entourage d’adulte, les enjeux étaient faibles, je n’avais pas particulièrement de compte à régler avec qui que ce soit, ce retour vers le passé s’est révélé salvateur. La facette positive de mon état était une capacité très nouvelle pour moi de dire simplement à mes interlocuteurs ce qu’ils représentaient à mes yeux, parfois même de leur révéler à quel point ils comptaient pour moi. Et d’en mesurer tout le bénéfice en retour.

Puis tout a repris son cours « normal », en une dizaine de jours, jusqu’à ce que je retrouve le chemin du travail. A un détail près : je ne me croirais plus jamais protégé de moments de faiblesse comme ceux-ci, ni de leur fulgurance.

Les failles de fin d’année

Ce qui est étonnant au moment du Nouvel an, c’est que beaucoup semblent entrer dans une période sans filtre, qui me renvoie invariablement à la mienne. On se dit qu’on s’aime, on se l’écrit par SMS, sans la réserve qui nous tient tout le reste de l’année. Depuis 2009, aucun nouvel an ne s’est déroulé sans qu’au moins un message ne me fasse monter les larmes aux yeux. Et c’est à chaque fois le même effet très réconfortant d’être entouré de gens qu’on aime, qui se mélange à une émotion trouble que je reconnais, qui a un jour débordé, incontrôlable. Le soir du 31 décembre en particulier est donc devenu un moment où je me protège, en évitant soigneusement les regroupements festifs. Je le consacre plutôt à la lecture, parfois à l’écriture. Cette fois-ci, j’en suivrai le processus jusqu’au bout, jusqu’à en publier au moins une partie, sans me soucier de l’impudeur qui va avec.

Mais au-delà, j’ai retenu l’effet que provoquait la transparence des sentiments, j’essaie de dire mieux à ceux qui comptent qu’ils comptent, retirant volontairement certains filtres plus artificiels que constructifs. La crise de la quarantaine n’arrive qu’une fois mais elle apprend au minimum à se préparer à la prochaine dont on comprend qu’elle arrivera, même si on s’en croit protégé. Avec un peu de chance, ça fait de moi quelqu’un d’un peu meilleur, on ne va pas s’en plaindre.

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