Télévision démocratique ou lynchage médiatique ?

Janvier 2006 : pour la première fois, la télévision française donne un large écho à une enquête judiciaire particulièrement exposée. En diffusant les témoignages des acquittés d’Outreau devant la commission d’enquête parlementaire, les chaînes inaugurent “une pratique radicalement nouvelle en France qui marque l’irruption de la vie démocratique à la télévision” selon l’AFP.  A part LCI et Public Senat/LCP-AN (qui retransmettent intégralement en direct), les “grandes” chaînes anticipent mal le niveau de l’émotion nationale suscitée par les témoignages et sont réduites à diffuser de (larges) extraits dans le cadre des JT.

Au premier jour des auditions, la chaîne Public Sénat a recensé plus de 10 000 connexions à son site Internet, deux fois plus qu’habituellement. La chaîne de l’Assemblée nationale, LCP-AN, voit son audimat exploser et annonce 300 % d’augmentation de la fréquentation de son site. La rediffusion de ces auditions sur le canal commun aux deux chaînes, le soir même à 22 heures, leur a permis de se placer en deuxième position des télévisions les plus regardées via la Freebox, le bouquet ADSL de l’opérateur Free. Au regard le l’émotion suscitée, les grandes chaînes se disent “intéressées” par une diffusion en intégralité et en direct de l’audition annoncée de celui qui cristallise toute la haine provoquée par ce désastre judiciaire.

1er février : TF1 annonce la diffusion de l’audition du juge Burgaud sur son antenne suivi aussitôt par France 2. Les chaînes rivales se réclament d’une nouvelle mission citoyenne, les observateurs doutent des motivations réelles des télés.

Comment résumer la perception de ce déferlement médiatique -en particulier télévisé- d’un nouveau genre ? En version courte : un sentiment contrasté, mêlant la force rassurante de la transparence et une gêne extrême.

Malaise et contradictions parfaitement étayées par Daniel Schneiderman sur Big Bang Blog. Bien sûr, il ne s’agit pas de remettre en cause l’accès à l’information. Evidemment, les victimes méritent tout notre soutien. Mais je m’inquiète du risque évident de dérive d’un traitement judiciaire-spectacle dont on a déjà largement vu les dérives aux Etats-Unis. Je m’inquiète encore plus des montages forcément réducteurs d’extraits choisis de façon potentiellement orientée, le tout avec la puissance dévastatrice des images. Et surtout, je déteste la façon dont les médias télévisés s’exonèrent de toute responsabilité sur les erreurs du passé (désastre juridique ET médiatique ?) et se positionnent aujourd’hui comme ceux qui “donnent accès” et “analysent”, “mettent en perspective”, le tout sous couvert de devoir moral. Sur son blog, François Jost fait partie de ceux qui s’interroge sur l’éthique des médias de façon extrêmement percutante. Au final, je ne vois pas comment ne pas se poser la question : n’y a-t-il pas un risque (fusse-t-il infime) de sacrifier une nouvelle victime “innocente” ? Confronté au 13 acquittés, les chances de s’expliquer dans la sérénité se révèlent forcément très faibles. Je n’ai pas envie de prendre part à une nouvelle erreur collective mais un peu mienne et je refuse de fermer les yeux. Plus de questions que de réponses.

Pour compléter la reflexion, quelques déclarations des responsables des chaînes concernées :

Le Monde – 21 janvier 2006

"Nous n’avions jamais vu cela. L’émotion suscitée par le dysfonctionnement de la justice dans cette affaire a provoqué une curiosité que l’on n’imaginait pas. La décision de retransmettre ces auditions était donc amplement justifiée et a permis de montrer que les chaînes parlementaires sont devenues indispensables à la vie démocratique de ce pays." Jean-Pierre Elkabbach, PDG de Public Sénat

"Au début, ne sachant pas quelle serait la teneur des propos, on n’avait pas prévu de diffuser ces auditions sur la longueur, raconte. Mais, très vite, on a été frappés par la qualité des discours, et par le fait que ces gens ressemblent à n’importe quel Français…/…on nous reproche souvent, à nous les médias, de déformer, de tronquer les choses. Là, pour la première fois, nous avons eu l’occasion d’aller à la source, de diffuser les témoignages sans filtre". Valérie Lecasble, directrice générale d’i-Télé

"Sur une telle affaire, qui a marqué au fer rouge l’opinion publique, il y a un devoir moral de suite de la part des médias et des politiques" Richard Michel, président de LCP-AN

Le Monde – 27 janvier 2006 :

"Notre démarche n’est pas de faire la chasse au juge Burgaud et de suivre la meute, mais plutôt d’offrir aux téléspectateurs une information citoyenne" Jean-Pierre Elkabbach, président de Public Sénat

“Nous avons arrêté les retransmissions des acquittés d’Outreau pour ne pas donner l’impression d’un lynchage médiatique” Jean-Claude Dassier, directeur général de LCI (chaîne tout info du groupe TF1).

“Il est évident que le public est en demande d’explications et, à travers cette curiosité, se posent toutes les interrogations sur le fonctionnement de la justice. Pour autant, il ne s’agit d’accabler personne. Notre démarche se fera d’une manière pédagogique et avec le recul nécessaire." Arlette Chabot, directrice de l’information de France 2

“Nous ne sommes pas LCI ou La Chaîne parlementaire, dont c’est vraiment la vocation. Dans la journée il est possible de casser l’antenne, en revanche le soir c’est impossible. Il est inimaginable d’enlever le journal télévisé…/… Nous ne souhaitons pas que la diffusion de l’audition du juge Burgaud apparaisse comme celle du type que l’on met à l’antenne de TF1 pour qu’il soit lapidé par la France entière…/… Le caractère fortement événementiel de cette affaire d’Outreau correspond à ce que nous voulons offrir sur TF1". Robert Namias, directeur de l’information de TF1.

[Avec l’audition des acquittés] "le processus d’identification a totalement marché…/… Il est évident que l’affaire d’Outreau et la prise de parole qu’elle a entraînée suscitent un intérêt tout-public…/… Il y a un débat qui s’ouvre dans la société française. Le service public doit parler au plus grand nombre, mais pas à n’importe quel prix." Yves Calvi, Mots Croisés sur France 2.

2 février 2006 – dépêche AP

La politique de la chaîne est de diffuser tous les événements importants…/… [cette audition] concerne tout le monde et ne doit pas être réservée à ceux qui ont les chaînes du câble…/… On a vu à quel point les auditions des acquittés avaient soulevé à la fois de l’émotion et des questions…/… [La retransmission en direct] correspond à une attente des citoyens d’explications" Arlette Chabot, France 2.

"On prendra l’antenne un peu avant 16H15 pour mettre en perspective" le passage devant la commission, puis TF1 retransmettra en direct les images de l’audition "vraisemblablement jusqu’à 19H00", a déclaré Robert Namias à l’AFP.

2 Replies to “Télévision démocratique ou lynchage médiatique ?”

  1. j’ai appris que lors du dégat sarko / royal l’une paraissait dominer tout en fixant son adversaire or il semblerait qu’il en était rien merci de me dire ou je peux trouver l’information svp

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