Ce que le service militaire m’a appris

Arme_de_terre_2 L’un de mes chocs de la journée a été de tomber à quelques heures d’intervalle sur une photo de moi à l’armée puis sur la pub au service du recrutement pour l’armée de terre. Si la première photo était déjà un choc en soi, après un quart de millième de seconde d’hésitation, j’ai plutôt choisi l’image de la pub pour illustrer ce billet. Aussi parce que le message me paraît juste.

Pour une raison mal identifiée, ça surprend toujours mes amis de découvrir 1. que j’ai fait mon service militaire 2. que c’est finalement un excellent souvenir 3. que j’y ai appris des choses qui me servent tous les jours dans mon métier et dans ma vision du monde qui nous entoure. A tel point que je ne pense pas que la suppression du service militaire soit une bonne décision. Une évolution aurait eu du sens, une suppression pure et simple, non.

Pas de méprise : pour tenter de faire aussi bien que les miss France (que j’ai ratées hier soir mais je suis sûr qu’elles ont cartonné à ce niveau là) : je pense que la guerre, c’est mal. Je pense aussi que l’eau ça mouille, oui. Et peu importe, l’enjeu est ailleurs : se découvrir et surtout découvrir vraiment le monde qui nous entoure de très près. Si je raconte, ça va être un peu long mais sans les détails j’ai peur d’être mal compris, donc c’est parti pour la version longue.

En 1992, j’avais la possibilité de faire mon service militaire entre 2 années d’étude dans mon école de com. J’avais aussi au passage le confort de rejoindre le SIRPA, en tant qu’aspirant au service de com des armées, histoire de me planquer pendant 10 mois et faire la fête tranquille à Paris. J’ai plutôt choisi le 19ème Régiment du Génie de la Garnison de Besançon et ma famille à proximité. Le prix à payer pour “faire l’armée” dans ma ville d’origine me paraissait alors de l’ordre du détail : 3 mois de classe et une affectation indéterminée.

Les débuts m’ont fait l’effet d’une grande claque, une violente sortie de l’univers cotonné dans lequel je ne savais même pas que j’évoluais auparavant. La quasi totalité de la population française masculine était concernée et mélangée au hasard de mois de naissance concordants, sans considération de classe sociale, ce qui arrive rarement dans le parcours d’une vie.  Mes premiers jours de service militaire ont donc transformé un chiffre, auquel on s’est tellement habitué qu’on ne le voit plus, en réalité sociale. Notre pays compte plus de 10% d’analphabètes. Et au-delà de la capacité à lire ou écrire un texte simple, ce sont parfois des rudiments de vie quotidienne qui échappaient à mes conscrits. Se saluer le matin et le soir, prendre un douche tous les jours ou déjeuner assis à une table à heure fixe se révélaient pour certains une nouveauté à laquelle ils adhéraient avec plus ou moins de facilité.

Dès les premiers jours, des groupes se sont formés, certains tentant de prendre l’ascendant sur les autres. La nature humaine. A ce jeu là, je n’étais pas forcément le meilleur. Pas armé. Moi qui avais plutôt jusque là avait été habitué à être bien vu par mes profs, je devais me coltiner un sergent qui de toute évidence me détestait pour m’avoir entendu raconter un soir qu’il passait un temps étonnamment long sous la douche le soir en même temps que nous (je continue à le penser). Résultat : mes rangers n’étaient jamais assez cirées, mon tour venait assez souvent pour les corvées, j’étais toujours celui qui essuyait les plâtres pour les exercices… Il y avait aussi les “anciens” de plus de 3 mois bien décidés à en faire baver aux “bleus”, en mettant une grande énergie à nous compliquer la vie. Et enfin, l’idée des nuits passées dans un trou de combat peut se révéler ludique jusqu’à ce qu’elle se vive en plein mois d’octobre sous la pluie.

N’ayant pas particulièrement l’intention d’expérimenter 90 jours en enfer ni de rejouer la petite fille aux allumettes, j’ai décidé qu’il y aurait les disciplines dans lesquelles je serais le meilleur et que ça m’aiderait : personne ne m’a jamais battu au concours de montage/démontage de FAMAS le plus rapide ni aux montées à la corde avec les bras. Je n’y ai gagné aucun respect mais de la fierté. Pour le respect, j’ai compris que je devais prendre un risque.

Un jour où le “chef “de ma chambrée, gravement barraqué donc craint de tous, avait décidé que ridiculiser en public le plus faible d’entre-nous pourrait aider à faire passer le temps, j’ai vu une belle façon de prendre un risque. J’ai pris une énorme respiration, descendu ma voix de 2 tonalités, gonflé le torse et me suis planté devant lui pour lui faire savoir sur un ton presque détaché que c’était “vraiment une idée de sale con”. Je ne saurai jamais ce qui l’a retenu de m’en coller une devant mes potes tremblottants, qui n’auraient de toute façon pas bougé, mais il s’est marré et a abandonné l’idée : j’y ai gagné une machoire intacte… et le respect de tous. Et enfin, ma plus grande résolution a été de décréter que chaque moment désagréable deviendrait un film dont j’étais le héros. Lorsque que mon tour de garde arrivait dans mon trou de combat innondé, alors que je voyais quasiment la fenêtre de ma chambre dans la lunette de mon FAMAS, je tournais le long-métrage le plus drôle de l’histoire du cinéma.

A l’issue de trois premiers mois difficiles mais instructifs, le verdict est tombé : mon sergent préféré avait oeuvré pour que je reste 2ème classe quelques mois de plus. Avec à la clé des missions terrain caractéristiques du Génie : explosifs, tirs au revolver, parcours du combattant. Autant de punitions potentielles qui se sont transformées en partie de plaisir, une véritable superproduction hollywoodienne : tout devenait un jeu. Et ma “bonne résistance face à la pression que représente des armes réelles” m’a valu les compliments en public du Lieutenant pourtant réputé avare en la matière.

Un mois plus tard, je suis devenu “gradé”. Enfin “petit gradé” : Caporal-Chef. Suffisamment gradé pour prendre en même temps des responsabilité dans la sécurité et la tête d’une équipe de 4 gars que je ne connaissais pas. Deux de Marseille, un de Lille et le dernier de la banlieue de Lyon. Aucun du genre à se laisser diriger au sein d’une équipe, ni à éviter de rouler un pétard en pleine garde juste parce que je le leur demandais. Notre travail consistait à assurer la sécurité d’un site avec pour seule vraie contrainte des tours de garde quelque peu solitaires et ennuyeux en pleine nuit.

Un soir où je n’étais pas de garde et dormais, de violents coups de klaxon m’ont réveillé en sursaut. Le temps d’apercevoir les 4 lits autour de moi occupés, j’ai compris que l’un des deux marseillais avait jugé bon de se coucher plutôt que d’assurer sa mission de surveillance. C’est à ce moment que le Lieutenant avait décidé pour la première fois depuis des mois de venir visiter ses quartiers au beau milieu de la nuit. C’est donc ébouriffé et en vrac que j’ai couru ouvrir la barrière à plus de 3h00 du matin. Lorsque le Lieutenant est venu me demander des comptes, alors que je croyais les gars toujours endormi, je me suis entendu lui dire que c’était de ma faute et que je m’étais endormi à mon poste alors que c’était mon tour de garde. Sans autre conséquence qu’un grognement agacé du Lieutenant qui je crois m’aimais bien. Ce n’est que le lendemain, alors que je n’avais pas encore évoqué l’événement, que j’ai appris que mon équipe avait tout entendu et se sentait infiniment redevable de les avoir couvert. Ils m’ont montré en partageant avec moi mon tout premier joint et en assurant l’intégralité de leur tour de garde jusqu’à la fin de mon service qui se terminait 2 mois plus tôt que le leur.

Le moment le plus marquant de cette période a eu lieu la dernière semaine : l’exercice du jour consistait à progresser en équipe dans un espace plongé dans la pénombre totale, le tout sans prononcer le moindre mot. Un peu Koh-Lanta avant l’heure. Exercice réputé anxiogène, de façon parfois totalement irrationnelle. En plein milieu du parcours, j’ai commencé à me sentir oppressé, angoissé par le noir absolu. Alors que je m’apprêtais à demander de l’aide, j’ai senti une main attraper la mienne pour me guider dans la bonne direction, jusqu’à la sortie. C’était la main du marseillais qui avait raté son tour de garde quelques mois plus tôt. C’était devenu un ami avec lequel j’ai continué à correspondre pendant plusieurs années.

Mon service militaire m’a permis de mesurer à quel point il est stupide de considérer son environnement direct comme représentatif d’une population quelle qu’elle soit. Il m’a aidé à comprendre que gagner le respect nécessite parfois de s’exposer. Il m’a aussi donné quelques clés de management qui me sont utiles aujourd’hui encore. Et il m’a donné l’opportunité de vivre des expériences explosives que je ne vivrai jamais plus et m’a appris à prendre les moments difficiles comme un jeu.

Et enfin, j’ai pu en apprendre beaucoup plus sur moi-même qu’au cours des 4 années universitaires précédentes.

15 Replies to “Ce que le service militaire m’a appris”

  1. Belle histoire !
    Comme toi, je pense que le supprimer a été une erreur. En raccourcir la durée à 6 mois aurait peut-être été une alternative.

    J’ai le souvenir d’un sergent chef, pendant mes classes, qui faisait le tour des chambres le soir, en quête de mouton… Son jeu consistait à faire glisser son calot sur le sol, sur toute la longueur de la chambre, histoire de prouver que le ménage n’était pas fait. Un jour, il a regardé la poubelle de la chambre et l’a trouvé en-dessous du seuil de propreté exigée. Il nous a bien sermoné et nous a balancé un : “Cette poubelle sera considéré comme propre, lorsqu’on pourra manger un yaourt dedans, les pieds avec”.

    Heureusement, on n’a pas eu à tester la recette !

  2. Belle note ! Merci ! Néanmoins, le service militaire ce n’est surement pas le seul moyen de favoriser effectivement l’indispensable mixité sociale (culturelle, sexuelle, droits et devoirs devant la loi…) Un service civil obligatoire ( filles et gars, bien sur)de courte durée devrait permettre d’accéder â une citoyenneté plus égalitaire et solidaire. On voit bien là une occasion manquée de proposition sur le sujet de la part de nos chers candidats déclaré(e)s et /ou investi(e)s… peur de perdre la voix de plus jeunes ?? ou déplacement des priorités de construction sociale vers des aspects plutôt économiques que sociétales

  3. Jolie note, même longue je l’ai lu en entier !
    Je n’ai pas fait mon service moi, mais je viens de la banlieue, pas forcément la plus favorisée ou la mixité sociale, la violence gratuite mais également la bonté de ceux qui n’ont rien ont une réele existence !

  4. Merci à tous. C’est drôle, cette note dont je pensais qu’elle n’intéresserait à peu près personne est celle dont on me parle le plus depuis que ce blog existe. Beaucoup m’ont dit “je l’ai lu en entier”, en appuyant bien sur le challenge que ça représentait vu la longueur. Merci donc à tous ceux qui ont commenté et tous ceux qui m’en ont parlé aujourd’hui.

  5. Deux choses : belle histoire, bien racontée mais j’en attends pas moi de toi, il ne me manquait qu’un feu de bois dans une cheminée pour l’ambiance veillée d’hiver…
    Et aussi, maintenant je sais d’où viennet tes abdos si endurants aux crises de rire !!!

  6. Merci pour ce post. Il me rappelle des bons souvenirs du 2è RCH de Verdun 😉
    Le plus drôle, c’était le week-end dernier quand mon fils (5 ans) est tombé sur mes photos de service prises en manoeuvre… Dire qu’il ne connaîtra pas ça.
    Je pense qu’il faut maintenir un service, qu’il soit militaire ou civil…

  7. Tout pareil! J’adore quand tu racontes des longues histoires comme ça, ça me donne envie de me mettre sous la couette avec un chocolat chaud et un pyjama Bisounours et de t’écouter les yeux fermés! Ca fait très conte d’hiver au coin du feu, très Le Soldat Rose… Et sur le fond, je suis aussi d’accord avec toi sur l’intérêt civique du service militaire… surtout dans des pays en paix comme le nôtre. J’imagine qu’au Liban ou en Israël, c’est une autre paire de manches.

    Voili voilou, bizz d’Australie… où il n’y a pas de service militaire ; – )

  8. Une erreur, la suppression du service militaire ? Sans aucun doute, car, comme l’a si bien dit Segolène Royal, “je crois à l’importance des rites, de la transmission et des cadres qui structurent”. Pour bien s’en persuader, rendez-vous sur “Ma Guerre”, http://maguerre.over-blog.com/ , blog ethnologique à destination des nostalgiques et des jeunes générations…

  9. moi aussi j’ai out lu et je pense vouloir faire un service militaire mais je voudrais d’abord savoir pourquoi est ce qu’i l’on enlevés?

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