53 jours de canicule. Et puis plus rien.

Cet été, la France a vécu les trois mois les plus chauds de son histoire. Quelques semaines plus tard, le climat a quasiment disparu des écrans et de la campagne, entre le mouvement lycéen et étudiant et la crise de la vie chère. Ce n’est pas vraiment une surprise. Mais en relisant la dernière synthèse du Shift Project, je me dis que ces sujets sont beaucoup plus liés qu’on ne le croit.

Un été dont on aurait dû se souvenir

53 jours de canicule sur 92, le mois de juillet le plus chaud jamais mesuré, des incendies géants, plus de 7 000 morts en excès. L’été le plus chaud depuis le début des relevés en 1900.

Tout l’été, on s’est répété la même phrase : cette fois, il ne faudra pas oublier. Sur les plateaux, chez les élus, dans les conversations. Avec cette formule, reprise partout, qui donnait le vertige : ce juin record resterait l’un des plus frais du reste de nos vies.

La chaleur a joué les prolongations en septembre. Puis, en octobre, les températures sont revenues à la normale, et on a regardé ailleurs. Ce qu’on redoutait est arrivé exactement comme prévu.

La fin du mois a encore mangé la fin du monde

La rentrée a d’abord été celle des lycéens, avec un mouvement parti de Créteil à la mi-septembre, rejoint ensuite par les étudiants. Elle a aussi été celle du porte-monnaie. Le gazole a pris 46 % en un an selon le Comité national routier, le gaz a encore augmenté de 6,3 % au 1er octobre. Mi-septembre, 88 % des Français s’attendaient à une colère comparable à celle des Gilets jaunes. Le 17 octobre, les colères se sont rejointes dans la rue, percutées par une violence qui a pris une position centrale dans les débat.

Quand le plein coûte beaucoup plus cher et que les salaires ne bougent pas, la priorité est de finir le mois. Difficile de parler de 2050 dans ces moments-là.

Mais le résultat est là. Le climat avait déjà glissé tout en bas de la pile des préoccupations avant l’été, comme le notait Public Sénat dès le mois de mai. À la rentrée, quelques candidats ont tenté de le remettre au centre. Puis la crise sociale a tout recouvert, et les plateaux comme les meetings ont tourné la page. Comme si l’été n’avait été qu’une parenthèse météo.

Pourtant, à y regarder de plus près, cette crise de la vie chère est faite de pétrole et de gaz. Ce qui pèse sur les budgets en ce moment, c’est en grande partie notre dépendance aux énergies fossiles importées. La fin du mois et la fin du monde ont, au fond, la même cause.

Le Shift Project parmi les boussoles utiles

Le Shift Project, c’est le think tank fondé en 2010 et présidé par Jean-Marc Jancovici. Une association d’intérêt général, financée surtout par des entreprises et, depuis quelques années, par des dizaines de milliers de citoyens. Son dernier programme de travail a été porté par plus de 30 000 donateurs. Son précédent livre, le Plan de transformation de l’économie française, s’est vendu à plus de 120 000 exemplaires. Pour un ouvrage aussi technique, c’est énorme.

Ce qui en fait une boussole utile, à mes yeux, tient en trois choses.

D’abord, ils raisonnent en flux physiques : des térawattheures, des tonnes de cuivre, des emplois, des hectares. Pas en promesses. Quand on parle de transition, c’est rafraîchissant d’avoir quelqu’un qui vérifie que les comptes bouclent.

Ensuite, ils sont apartisans et l’assument. Ils discutent avec tous les partis qui viennent les voir, et ne se prononcent pas sur le « comment » (taxer, subventionner, réglementer), qui relève des choix politiques. Ils fixent les ordres de grandeur, aux candidats de proposer les chemins.

Enfin, ils publient pour peser. Leur nouveau livre, Réussir à l’ère des crises (Odile Jacob), est sorti le 14 octobre, une date annoncée depuis le printemps pour ouvrir la séquence présidentielle. Trois jours plus tard, la mobilisation du 17 octobre l’a recouvert. Pas vraiment une tentative d’exister face à la rue, plutôt un calendrier éditorial rattrapé par l’actualité.

On n’est pas obligé d’être d’accord avec tout. Leurs positions sur le nucléaire ou sur la baisse du trafic aérien font débat, et c’est sain. Mais justement : c’est une base de discussion sérieuse, chiffrée, une matière parfaite pour nourrir le débat politique et médiatique.

Ce que dit le Shift, en quelques repères

Le point de départ de leur synthèse d’avril, Réussir la transition dans l’incertitude, est simple et un peu vertigineux. En 2022, leur plan supposait un monde stable, où chaque décision porte ses fruits. Depuis, il y a eu le Covid, l’Ukraine, des États-Unis plus hostiles, la guerre en Iran. Ils ont donc refait les calculs en partant du principe que les crises vont continuer. Leur question n’est plus « comment décarboner ? », mais « comment décarboner même quand tout dérape ? ».

Ils ont passé au crible 20 chantiers, du vélo au nucléaire en passant par l’acier et l’élevage bovin, en imaginant pour chacun une réussite, un demi-échec et un échec. Voici ce que j’en retiens.

La France reste dépendante aux énergies fossiles à plus de 60 %. Plus de 70 % si l’on compte l’énergie contenue dans ce qu’on importe. Presque tout vient de l’étranger.

C’est encore jouable, à condition de tout lancer dès le prochain quinquennat. Si les chantiers réussissent, la neutralité carbone est atteinte en 2050. S’ils échouent, le pays importe encore 100 TWh de pétrole et 200 TWh de gaz en 2050, et 55 % de l’énergie des voitures reste fossile.

L’électrification fait le gros du travail. Voitures électriques, camions électriques et pompes à chaleur réduisent à eux seuls d’un tiers nos émissions de CO₂ liées à la combustion. Et ils mettent les ménages à l’abri des prochains chocs pétroliers.

Nucléaire ou renouvelables ? Les deux. Sans nouveau nucléaire, on manque d’électricité bas carbone dans les années 2040. Sans renouvelables, la pénurie arrive dès les années 2030. C’est sans doute le message le plus utile pour sortir d’un débat stérile.

La sobriété est un filet de sécurité. Mieux maîtriser nos usages évite 130 TWh de consommation électrique en 2050. C’est ce qui protège l’ensemble si un chantier prend du retard.

Les forêts ne nous sauveront pas. Nos puits de carbone pourraient absorber 45 millions de tonnes de CO₂ par an dans le meilleur cas. Dans le pire, avec les incendies et les sécheresses, ils en émettraient 30. Cet été en a donné un avant-goût.

Deux angles morts qu’on voit rarement. Le cuivre d’abord : la demande bondit de 41 % d’ici 2035, avant que le recyclage puisse suivre. L’emploi ensuite : des centaines de milliers de postes à créer dans la rénovation, le rail ou l’énergie, alors que 7 jeunes formés sur 10 dans le bâtiment quittent le secteur.

La transition, c’est aussi une politique du pouvoir d’achat

C’est là que le travail du Shift devient précieux pour le moment qu’on traverse. Il permet de sortir de l’opposition fin du monde / fin du mois, qui nous paralyse depuis 2018.

Quelques ordres de grandeur. Selon RTE, nos importations d’énergies fossiles nous coûtent entre 50 et 70 milliards d’euros par an, avec un pic à près de 120 milliards pendant la dernière crise énergétique. C’est le premier poste de notre déficit commercial. Le bouclier tarifaire mis en place pour amortir cette crise a coûté plus de 71 milliards d’euros, d’après la Cour des comptes. Clément Caudron, qui pilote ces travaux au Shift, pose la question qui fâche : « Combien de voitures électriques peut-on offrir aux gens avec 70 milliards d’euros ? »

Chaque crise pétrolière nous coûte des dizaines de milliards en pansements. Chaque voiture électrique, chaque pompe à chaleur installée, c’est un ménage qui ne dépendra plus du cours du baril pour se déplacer ou se chauffer.

Certaines stations-service enregistrent jusqu’à -40 % de carburant vendu, selon le patron de Coopérative U. Les gens roulent moins parce qu’ils ne peuvent plus payer. C’est une sobriété subie. Ce que décrit le Shift ressemble plutôt à une sobriété organisée, avec des alternatives.

Et ses préconisations sont très concrètes sur ce terrain-là : des petites voitures électriques abordables plutôt que des SUV, un vrai marché de l’occasion, le remplacement ciblé des voitures thermiques les plus gourmandes, un prix de l’électricité bas et stable face au gaz, des aides lisibles et durables pour les pompes à chaleur, des transports en commun plus fréquents et plus fiables. On est loin de l’écologie punitive. On parle de protéger les ménages.

Sans oublier l’emploi : des centaines de milliers de postes à pourvoir dans la rénovation, le ferroviaire, la production d’électricité. Des métiers non délocalisables, qui offrent aussi des perspectives de reconversion pour ceux qui sont loin de l’emploi.

Une grille de lecture pour les six mois qui viennent et de quoi suivre de près dès maintenant

Il reste six mois avant le premier tour, et la COP31 en novembre rouvrira peut-être un peu le sujet. Je n’attends pas de miracle.

Ce que je retiens surtout du travail du Shift, c’est une grille de lecture. Pour ma part, c’est avec ces quelques questions en tête que j’écouterai les candidats, d’où qu’ils viennent :

  • Comment réduire notre facture d’énergies fossiles importées, et à quel horizon ?
  • Quelle place pour les voitures électriques abordables et les pompes à chaleur, et comment les rendre accessibles aux ménages modestes ?
  • Nucléaire et renouvelables : les deux, et à quel rythme ?
  • Qui formera les électriciens, les soudeurs, les cheminots dont on aura besoin ?

Ce sont des questions de climat, mais aussi de pouvoir d’achat, de souveraineté et d’emploi. Autrement dit, de fin du mois.

Pour aller plus loin avec le Shift Project

Mais les deux grandes prochaines étapes à suivre sont la restitution le 3 novembre de la grande consultation santé à laquelle chacun peut assister en s’inscrivant sur cette page et un webinaire le 17 novembre sur le thème Transports : réussir la transition dans l’incertitude.

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