L’horloge

Mylène Farmer et moi, c’est une relation compliquée à expliquer. Du choc de 1989 aux larmes de 2019, il faut plus que quelques mots pour raconter comment les 7 concerts d’une chanteuse que j’apprécie assez modérément ont marqué ma vie.

Le 22 novembre 1989, dans ma province natale, j’ai 20 ans. Depuis quelques mois, je dépense l’argent de poche gagné en jobs d’étudiant dans les concerts qui passent par le Palais des Sports de Besançon. Je ne fais pas le difficile, j’aime voir des artistes en live et profite sans rechigner de ceux qui acceptent de passer par la discrète capitale franc-comtoise. Du côté des français, j’ai la joie de profiter des performances de quelques artistes que j’aime : Daniel Balavoine, Etienne Daho, France Gall, Francis Cabrel… Je vais aussi voir sans grande conviction des français qui font partie du paysage et sont souvent des phénomènes du moment qui m’intéressent peu : Patricia Kaas, Indochine, Jeanne Mas… Peut-être un jour aurai-je une bonne surprise.

En 1989, Mylène Farmer est une des plus grosses vendeuses de disque en France. La mémoire étant bizarrement sélective, mes quelques souvenirs précédant cette période sont cabossés. Je n’ai quasiment pas vu passer son premier hit “Maman a tort”, mais j’ai en tête “On est tous des imbéciles” découvert dans l’émission de Jacky “Platine 45”. Très mauvais titre, échec cuisant, mais émission qui vaut le coup d’oeil 34 ans plus tard, tant il est impossible d’imaginer le phénomène à venir.

Personne n’a pu passer à côté du clip de “Libertine”, avec des moyens inédits en France, je me souviens très exactement du jour où je l’ai découvert en intégralité dans le Top 50 de Marc Toesca. Pourtant, c’est le titre et son clip précédents qui m’avaient vraiment marqué : “Plus grandir” est mon premier coup de coeur pour la chanteuse, il regroupe tout l’univers qu’on retrouvera plus tard… et déjà le temps qui passe. Je danserai et chanterai comme tous le monde sur les tubes qui suivront.

J’arrive donc au concert ce 22 novembre 1989 avec quelques titres que j’aime bien, des clips qui m’ont marqué mais aussi avec un énorme doute sur la capacité scénique d’une jeune femme à la voix fragile. Je ne m’attends à rien.

Je n’oublierai jamais le début du spectacle, des bruits inquiétants mi-enfants, mi-animaux, couverts par celui d’une horloge lorsque les grilles sont ouvertes. Je reconnais le premier titre du premier de ses deux albums écoutés en boucle, sans qu’ils me passionnent, pour préparer le concert. A l’apparition en clair obscur de la chanteuse, je réalise autour de moi l’effet qu’elle a sur ses fans. Un effet que je vois en vrai pour la première fois et qui me sidère.

La suite voit se succéder tantôt des chorégraphies  inédites, tantôt et le plus souvent, l’univers (et les acteurs) des clips. Des clips qui ont continué à marquer : “Pouvu qu’elles soient douces”, “Tristana”, “Sans logique”, “Sans contrefaçon”, “Ainsi soit je”… Son énorme futur succès “Désenchantée” n’existe pas encore mais l’univers est déjà installé, populaire, puissant. Je suis transporté à chaque tableau. Les larmes coulent sur scène, tout est millimétré, le show est à l’américaine, l’émotion en plus. Elle est à son comble à la clôture du spectacle sur un titre de la chanteuse de mon enfance : “Je voudrais tant que tu comprennes” de Marie Laforêt se finit en sanglot sur scène et le sentiment d’avoir pris une grosse claque de mon côté.

Pendant 30 ans, je n’ai plus jamais raté un concert de Mylène Farmer. J’ai à chaque fois été cueilli par la créativité, les moyens mis au service de l’innovation (ah le fameux rideau d’eau pour “Avant que l’ombre….”), la justesse d’une voix finalement pas si fragile que ça, cette façon de mêler grand show ‘à l’américaine” et proximité “so French”. Son incapacité à communiquer entre deux titres autre chose que de vagues “merci” murmurés et les larmes tellement systématiques qu’elles peuvent énerver n’ont jamais gâché le plaisir. Les albums sont passés à chaque fois avec un peu plus de distance avec mes goûts mais les révisions d’avant concert sont devenues de plus en plus simple tant la liste de classiques que tout le monde connait s’est allongée.

Dire que je n’aime aucun titre de Mylène Farmer serait mentir. “Je te rends ton amour”, “Sans logique”, “Comme j’ai mal” ou encore “California” font partie de mon panthéon.

Prétendre que le personnage n’a pas continué à m’intriguer n’aurait pas de sens. En cultivant sa face sombre tout en multipliant les sourire de plus en plus présents (voir même l’humour comme dans le clip de Besson “Que mon coeur lâche”), en nourrissant le mystère par la rareté, elle réussit à faire de chacune de ses sorties un événement.

Mais mon seul moment de communion véritable est celui des concerts, tous les 5 ou 6 ans. Le retour sur scène de 2019 s’annonçait donc comme des retrouvailles, une fois de plus. Le show s’annonçait gigantesque, je savais que j’allais encore être emporté.

Je ne pense pas avoir déjà vu autant de moyens sur un spectacle. La setlist est intelligente, les orchestrations des classiques et les chorégraphies sont modernisées intelligemment, les nombreuses références résonnent. Dans la salle, un public de tous les âges, tous les styles, loin des caricatures souvent montrées.

J’avais entendu parler de la fin du spectacle, j’ignorais son effet sur moi.

En jetant au feu son personnage de scène sur le titre qui débutait le premier spectacle, j’ai eu ce sentiment bizarre de voir 30 ans de ma vie partir en fumée. C’est excessif et ridicule mais c’est littéralement ce que j’ai ressenti. Le texte de Baudelaire sur la puissance inexorable du temps devient une boucle qui semble avoir été pensée il y a 30 ans, abyssale. Pour la première fois, les larmes n’étaient pas sur scène mais sur mes joues.

Même si aucune annonce officielle n’est faite, il semble assez évident que ce spectacle sera le dernier grand show de Mylène Farmer. Elle fera d’autres choses, sortira des disques, confirmera son talent de comédienne, continuera le dessin, l’écriture… Je suis un peu jaloux des fans qui profiteront de leur idole autrement. Ca me concernera sans doute assez peu.

En assistant à la dernière représentation du 22 juin (je n’ai pas pu résister), j’aurai à l’issue forcément le sentiment d’être définitivement privé d’un moment que j’attendais et qui comptait finalement beaucoup plus que je ne le pensais.

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